Devenir vivant

Une amie qui perdit dans un accident son mari et ses deux enfants racontait que, après sept ans de désespoir et de lamentations, elle se réveilla un matin avec cette phrase : « voilà sept ans que tu te plains de leur départ, mais quand as-tu remercié pour les quatorze ans de leur présence ? »

Ce n’est pas la réalisation de nos souhaits et de nos attentes qui nous rend vivants – c’est, au-delà de la joie et de la détresse qui nous rencontrent, notre capacité à louer.

Voici les paroles qu’adressa à Gertal Ital (une des premières Européennes à avoir passé de longues années dans un monastère zen au Japon), au jour de son départ, son maître : « N’oubliez pas que la personne qui vient faire ses adieux n’existe pas. Ni la personne à qui elle vient faire ses adieux. Ni le lieu où la scène se passe. »

Aujourd’hui encore quand je répète lentement cette phrase, j’ai dans le dos ce frisson en aigrette dont parle André Breton. Je n’existe pas. Tu n’existes pas. Mais ce qui existe, et dans quelle lumière ! C’est ce qui s’est tressé entre nous, ce qui est filé entre nos deux quenouilles, la relation, l’entre-nous.

Car ce qui n’est pas, c’est toi et moi – séparés – et ce qui est, c’est tout ce qui nous relie, tout le champ fluctuant entre nos consciences, cette intensité, cette immensité que nous partageons, cette immensité tendue comme une vaste voilure entre Dieu, les choses et les êtres.

Ce qui n’est pas, c’est le pêcheur et sa barque – séparés – mais ce qui est, c’est la partance et le désir et le vent qui ensemble les fait voguer. Les entités, les choses, les êtres n’existent pas ; ce qui existe, c’est le souffle qui les mêle et les soulève.

La description du Réel dans notre société est exactement l’inverse. N’existent que les choses et les êtres séparés, empaquetés sous vide et cellophane. Bien sûr, puisqu’il s’agit de vendre le plus de choses possibles au plus d’êtres séparés et d’entretenir l’illusion de la séparation et du manque.

En devenant vivants, nous opérons la Révolution la plus radicale qui soit. Nous tendons à Dieu ce qui est à Dieu, et à César sa pièce de monnaie et la monnaie de sa pièce. Et dans cette vacuité de l’entre-deux, notre vie se déploie.

Christiane Singer

Conférence de Christiane Singer prononcée dans le cadre du Forum de Lyon, « Devenir vivant », en octobre 1995

Une pièce musicale Marzena Diakun dirige l’Orchestre philharmonique de Radio France dans Hiatus et turbulences de Baptiste Trotignon