Passion

Visage lotus om

Dans Crainte et Tremblement, publié en 1843, Kierkegaard écrit : « Tout mouvement de l’infini s’effectue par la passion et nulle réflexion ne peut produire un mouvement. » Et il continue : « Ce qui manque à notre époque, ce n’est pas la réflexion, c’est la passion. » Au même moment, il note dans son Journal : « La passion est en somme l’essentiel, c’est le vrai compteur des forces de l’homme. De là, cette misère de notre époque : elle manque de passions. »

Les intellectuels, les peureux, les gens épris d’ordre se méfient de la passion et cherchent à gouverner sinon à réprimer tout élan irraisonné, toute folie des sens. Et comme l’on va répétant, sans l’avoir vécu soi-même, que la passion fait souffrir, parfois mourir, on s’en tient à l’écart, on se barricade dans son for intérieur déserté, dans une maison sans feu.

Si l’on envisage la passion non pas comme une émotion liée à quelqu’un mais comme l’énergie d’un esprit vif, curieux, ardent, on voit alors qu’un être passionné désigne une attention totale, une ouverture à ce qui advient, ainsi qu’une intensité de vie. C’est le contraire de la passivité et de la souffrance. Un être passionné n’arrête pas de chercher, de marcher, de découvrir, il ne se garde pas et ne veut pas être rassuré.

Un individu passionné se révèle à la fois inépuisable et infiniment vulnérable : à chaque rencontre, il est touché au cœur, il ressent profondément la beauté des choses et la haine ou l’envie qui menacent, mais la flamme de son esprit lui ouvre, comme le savait le philosophe danois, un pays sans limites, et il y va joyeux, car il n’a rien à perdre mais tout à explorer.

Seuls les êtres passionnés restent jeunes parce qu’ils ne sont ni amers ni sclérosés. Et comme ils goûtent en chaque instant, terrible ou merveilleux, la saveur de l’unique, ils sont sans doute les seuls à connaître la vraie joie.

Jacqueline Kelen dans Inventaire vagabond du bonheur

Une pièce musicale de Peter Gabriel – Passion