La nature

Aux portes de la forêt, l’homme du monde, surpris, doit renoncer aux distinctions citadines du grand et du petit, du raisonnable et de l’absurde.

La musette des habitudes lui tombe des épaules dès l’instant où il pose le pied en ce royaume.

Voici le sacré qui couvre de honte nos religions, la réalité qui discrédite nos héros.

Voici la Nature, circonstance éclipsant toutes les circonstances et jugeant telle un dieu chaque homme qui vient à elle.

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Les montagnes, les vagues et les cieux n’ont-ils d’autre sens que celui que nous leur donnons quand nous les employons comme symboles de nos idées ? Le monde est symbolique. Une grande part du discours est métaphorique, parce que la totalité de la nature est une métaphore de l’esprit humain. Les lois de la nature morale et celles de la nature physique se répondent comme dans un miroir. « Le monde visible et le rapport entre ses parties est le cadran solaire du monde invisible ».

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A travers la tranquillité du paysage, et spécialement sur la ligne lointaine de l’horizon, l’homme contemple quelque chose d’aussi magnifique que sa propre nature.

Le plus grand plaisir que procurent les champs et les bois est la secrète relation qu’ils suggèrent entre l’homme et les végétaux. Je ne suis pas seul et inconnu. Ils me font signe, et moi de même. Le balancement des branches dans la tempête est nouveau pour moi et ancien. Cela me prend par surprise et pourtant ne m’est pas inconnu. Ses effets sont semblables au sentiment qui me submerge d’une pensée plus haute ou d’un sentiment meilleur lorsque j’estime que j’ai bien agi ou pensé avec justesse.

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Il est permis de penser que l’atmosphère a été créée transparente dans le seul but de donner à l’homme, par l’intermédiaire des corps célestes, le sentiment de la présence constante du sublime. Vues à travers les rues des villes, comme les étoiles paraissent grandioses ! Si elles ne devaient apparaître qu’une seule nuit tous les mille ans, combien les hommes croiraient et adoreraient et conserveraient le souvenir de la cité de Dieu qui leur aurait été montrée. Mais c’est chaque nuit que se montrent ces ambassadrices de la beauté et qu’elles illuminent l’univers de leur souriante exhortation. Les étoiles éveillent une certaine vénération, car bien que toujours présentes, elles demeurent inaccessibles. Mais tous les objets naturels suscitent une impression analogue lorsque l’esprit est ouvert à leur influence.

Ralph Waldo Emerson dans La nature

Une pièce musicale de Vivaldi Autumn The Four Seasons