Un jardin sans murs

Apprends-nous que nos paroles, comme les tiennes, peuvent-être un chant et un encens pour le peuple. »

Almustafa lui répondit : » Vous vous élèverez plus haut que vos paroles, mais votre chemin restera ce qu’il est : un rythme et un parfum : un rythme pour ceux qui aiment et sont aimés, et un parfum pour ceux qui rêvent de vivre dans un jardin.

Vous vous élèverez au-dessus de vos paroles jusqu’à un sommet où tombe la poussière des étoiles, et vous ouvrirez vos mains jusqu’à ce qu’elles soient bien remplies. Puis, vous vous étendrez pour dormir comme un oisillon blanc dans un nid blanc et vous rêverez à votre lendemain, comme de blanches violettes rêvent du printemps.

Vous descendrez plus bas que vos paroles, oui, plus bas que tous les sons, jusqu’au véritable cœur de la terre, et là, vous serez seuls avec Celui qui se promène aussi à travers la voie lactée.

Mais aujourd’hui même,  » être « , c’est être sage sans être étranger au fou ; C’est être fort, mais pas pour détruire ce qui est faible ; C’est jouer avec les petits enfants, non comme le font les pères, mais bien plutôt comme des compagnons de jeu désireux de s’initier à leurs amusements.

C’est partir à la recherche d’un poète, même s’il demeure au-delà des sept fleuves, et être en paix auprès de lui, sans aucun désir, aucun doute, sans une question sur vos lèvres.

C’est suivre la Beauté, même si elle vous conduit au bord d’un précipice, et, bien qu’elle soit ailée alors que vous ne l’êtes pas, bien qu’elle saute au-dessus du précipice, la suivre quand même, car où la Beauté est absente, il n’y a rien.

C’est être un jardin sans murs, une vigne sans gardien, une maison qui recèle un trésor, mais toujours ouverte à tous les passants.

C’est être volé, trompé, abusé oui, induit en erreur, pris au piège et ensuite bafoué, mais, malgré toutes ces avanies, regarder tout cela comme rien au fond de vous-mêmes, et sourire, car vous savez qu’un printemps viendra s’épanouir dans votre jardin, danser dans les feuillages, qu’un automne viendra mûrir vos raisins, et vous savez que si une seule de vos fenêtres s’ouvre à l’est, vous ne serez jamais sans rien.

Khalil Gibran dans Le jardin du prophète

Une pièce musicale de Secret garden – Adagio