Dire oui à ce qui advient

Il existe, grâce au stoïcisme, une phrase qui résume à elle seule toute une discipline de vie, ce qui dépend de nous, ce qui ne dépend pas de nous. Épictète en fait le socle de sa philosophie dès les premières lignes du Manuel. Nos jugements, nos désirs, nos actions nous appartiennent, tandis que le corps, la réputation, les événements du monde, la maladie, la mort d’un proche, le cours des choses, non. Toute la sagesse se révèle notamment dans le changement de perspective, cesser de vouloir gouverner ce qui nous échappe pour concentrer toute notre liberté sur ce petit espace qui, lui, nous appartient réellement, notre manière de recevoir ce qui advient.

Consentir n’est pas ici un renoncement passif, une résignation qui s’esquiverait devant le sort. Les stoïciens n’évoquent pas d’aimer la souffrance ni de désirer la perte, ils évoquent de cesser la tension intérieure contre ce qui, de toute façon, a déjà eu lieu ou aura lieu quoi que nous en pensions. Marc Aurèle, dans ses Pensées, y revient sans cesse comme à un exercice quotidien, accueillir chaque événement comme une chose nécessaire, voulue par la nature de l’univers, et donc, en un sens profond, comme une chose qui nous revient, non parce qu’elle nous plaît, mais parce qu’elle est ce qui est.

Il y a dans ce geste une forme de courage plus exigeante que la révolte. Se révolter contre ce qui ne dépend pas de nous, c’est encore, donner prise sur notre paix intérieure. Consentir, au contraire, c’est reprendre possession du seul territoire qui est réellement nôtre, non pas par les événements, mais par notre jugement sur eux. Épictète le formule ainsi, ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais l’opinion qu’ils en ont. Le deuil, la perte, la maladie ne sont des malheurs que parce que nous décidons, en notre for intérieur, de les recevoir comme tels, et cette décision, elle, nous appartient encore.

Ce consentement trouve son sommet dans l’amor fati que Nietzsche reprendra bien plus tard, mais que les stoïciens avaient déjà préparé, non seulement accepter ce qui advient, mais l’aimer, le vouloir tel qu’il est advenu, comme s’il n’y avait rien de plus juste à souhaiter que ce qui a eu lieu. C’est un pas au-delà de la simple tolérance stoïque, un oui qui n’attend plus de compensation, qui ne négocie plus avec le réel, mais s’y accorde entièrement, comme la note qui trouve enfin sa place dans l’accord.

Le Zen semble converger vers ce même point par un autre chemin. Là où le stoïcien consent par un travail du jugement, juger judicieusement pour ne plus souffrir du réel, le pratiquant zen cherche à laisser tomber le jugement lui-même. La tradition Zen nomme parfois hishiryō, la pensée qui ne pense ni ne rejette la pensée. Aussi, le concept de mushin, l’esprit sans prise, désigne cet état où l’on cesse de saisir les événements pour les évaluer, les comparer, les vouloir autrement qu’ils ne sont. Cette vision ne prône pas l’indifférence, seulement une présence si nue au réel qu’elle n’a plus besoin d’y opposer une opinion. Dōgen, dans ses écrits, invite à laisser tomber corps et esprit devant chaque instant. Une autre manière de consentir qui rejoint, par la vacuité plutôt que par la raison, ce que les stoïciens visaient par la vertu, un cœur qui ne résiste plus à ce qui vient, parce qu’il a cessé de croire qu’il pourrait, ou devraient, en être autrement.

Celui qui a appris à consentir à ce qui advient, que ce soit par une approche chrétienne, philosophique, Zen ou autre, n’a plus rien à redouter du monde, il a déjà fait de chaque instant, quel qu’il soit, un lieu habitable.

Une chanson de Harmonium – Aujourd’hui je dis bonjour a la vie

Les paroles sur https://genius.com/Harmonium-aujourdhui-je-dis-bonjour-a-la-vie-lyrics

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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