
Il est fascinant de constater que ce qui est intangible et invisible nous aide à définir le réel, par exemple les mots, qui nous permettent de décrire la réalité.
Un mot n’est rien, de l’air qui vibre, une trace d’encre, un signal électrique. Et pourtant, sans le mot « douleur », la douleur reste une sensation confuse qu’on ne sait pas nommer à un médecin. Sans le mot « justice », l’indignation reste un malaise diffus qui ne trouve pas de cause à défendre. L’invisible ne se contente pas de nous accompagner dans notre réalité quotidienne, il lui donne sa forme. Ce qu’on ne peut nommer, on a du mal à le penser, à le partager, parfois même à le vivre pleinement.
Le langage est le premier de ces intangibles qui structurent le visible, mais il n’est pas seul. Le temps, ou la durée que nous ne voyons jamais directement, seulement ses effets (l’ombre qui tourne, le visage qui vieillit), organise pourtant tout notre rapport au monde. La valeur d’une monnaie, la confiance entre deux personnes, le sens d’un rituel. Rien de tout cela ne repose sur une source concrète, et pourtant, tout cela tient debout des sociétés entières. La valeur de l’or ou d’une monnaie ne repose pas sur des données objectives, mais bien sur représentation de l’esprit que les parties prenantes leur accordent.
On pourrait objecter que ces invisibles ne sont que des constructions, des habillages posés après coup sur une réalité brute qui, elle, se suffirait à elle-même. Par exemple, la pierre existe avant qu’on ne la nomme. C’est vrai au niveau de la matière. Mais dès qu’il s’agit d’expérience humaine, la distinction devient nettement plus floue. Une émotion non nommée n’est pas perçue, elle est en attente d’un mot, c’est parfois un malaise invisible. Mettre un mot dessus ne l’habille pas, cela permet de révéler son existence comme émotion identifiable, sur laquelle on peut agir, qu’on peut partager.
Il y a aussi un risque, à l’inverse, que l’invisible se substitue au réel plutôt que de l’éclairer. Un mot peut mentir, une catégorie peut enfermer, un concept peut masquer ce qu’il prétend décrire, l’inconnu peut nous faire douter. Le réel visible reste donc le point de vérification nécessaire, c’est lui qui, en résistant ou en débordant les mots qu’on lui applique, nous force à les corriger. Le rapport entre visible et invisible n’est pas une hiérarchie, mais un aller-retour constant lié à l’expérience directe.
Le réel n’est donc pas simplement ce qui se voit, augmenté d’habillages immatériels superflus. Il est le produit d’un dialogue permanent entre la matière et ce qui la rend intelligible, les mots qui la disent, le temps qui la traverse, les valeurs qui la font tenir ensemble. Ce qu’on ne voit pas n’est pas moins réel que ce qu’on touche, c’est souvent ce qui rend le visible habitable pour une pensée et une expérience humaine.
Le visible et l’invisible sont interdépendant, celui qui affirme qu’il ne croit que ce qu’il voit, a recours à l’invisible pour s’exprimer ainsi.
Une chanson de Patrick Watson – Melody Noir
Les paroles sur https://www.letras.com/patrick-watson/melody-noir/traduction-francaise.html
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
COPYRIGHT – DROIT DE REPRODUCTION – La reproduction de cet article sur un blogue ou un site est autorisé à condition de respecter : * L’intégralité du texte — Vous ne devez pas modifier, transformer ou adapter ce texte. * Le droit d’auteur — Vous devez citer le nom de la source (avec un hyperlien vers l’article original de préférence). * La finalité sans but lucratif — Vous n’avez pas le droit d’utiliser cette création à des fins commerciales. Si j’ai utilisé vos textes/photos et que vous souhaitez que je les retire, merci de me contacter en commentaire, ce sera fait rapidement.
