Séparer la douleur de la souffrance

La douleur est une composante inévitable de la condition humaine. Mais la souffrance, qui est le refus ou le rejet psychologique de la douleur, est évitable.

Cette pensée, en apparence simple, porte en elle une distinction qui a occupé des penseurs du monde entier et qui peut changer la manière dont on traverse une épreuve. Elle ne demande rien d’impossible, elle ne suggère pas que la douleur disparaîtra, ni qu’on pourra un jour vivre sans elle. Elle évoque autre chose, qu’il existe, entre l’événement douloureux et notre vécu de cet événement, un espace, et que c’est dans cet espace que se joue la différence entre résilience et céder.

Le Bouddha racontait cette distinction sous la forme d’une image. Un homme non instruit, touché par une flèche, ressent la douleur de la blessure. Mais aussitôt, frappé de désarroi, il se met à se lamenter, et c’est alors qu’une seconde flèche le frappe, celle qu’il se décoche lui-même. Le disciple avisé, lui, reçoit la première flèche sans se laisser transpercer par la seconde. Il ressent la douleur, pleinement, sans l’amplifier par le refus de la ressentir.

Le « pourquoi moi ? », le « je ne mérite pas cela », le « c’est injuste », ce ne sont pas des réactions à la douleur elle-même. C’est une seconde flèche tirée depuis l’intérieur sur une blessure déjà ouverte. La douleur initiale est un fait, la réaction à la douleur est un jugement porté sur ce fait, et c’est ce jugement, non le fait, qui engendre la souffrance.

Cette distinction entre la douleur et la souffrance aide à comprendre que nous pouvons ressentir une douleur immense sans y ajouter la souffrance. Nous pouvons aussi transformer une douleur modeste en souffrance interminable, simplement en la combattant, en exigeant d’elle qu’elle n’ait pas lieu, en la comparant sans cesse à un monde où elle n’existerait pas.

Les stoïciens avaient formulé la même idée dans un vocabulaire différent. Ce n’est pas l’événement qui nous trouble, disait Épictète, mais le jugement que nous portons sur lui. La perte, la maladie, l’échec appartiennent à ce qui ne dépend pas de nous. Notre manière d’y consentir, ou de nous y opposer intérieurement, appartient à ce qui dépend de nous. Le stoïcien ne prétend pas que la perte ne fait pas mal, il prétend seulement que la résistance intérieure à cette douleur en est un mal distinct, ajouté, et évitable.

Le mot « accepter » prête facilement à confusion dans ce contexte. Accepter la douleur n’exige pas de renoncer à agir sur elle. Soigner la blessure, consulter, pleurer, demander de l’aide, chercher du réconfort restent des choses à faire. Ce qu’on accepte, ce n’est pas l’absence d’effort pour aller mieux, c’est la réalité de ce qui est là, maintenant, sans lui opposer un déni qui ne fait que redoubler l’épreuve.

Cette nuance distingue l’acceptation véritable de la résignation, avec laquelle on la confond souvent. La résignation ferme la porte, nous fait cesser d’espérer, cesser d’agir, cesser même de sentir qu’un autre état est possible. L’acceptation, elle, ouvre un espace précis à l’intérieur duquel l’action redevient possible, parce qu’on cesse de dépenser son énergie à nier ce qui est, et qu’on peut enfin la consacrer à ce qui peut être fait pour nous aider.

Prendre le temps de se rétablir est un apprentissage patient, jamais achevé, qui demande moins de force que de douceur envers soi-même.

Reconnaître cette distinction ne rend aucune épreuve plus légère au moment où elle frappe. Mais elle ouvre une question qu’on peut se poser, au creux même de la douleur : est-ce la blessure que je ressens, ou est-ce le refus de cette blessure qui me submerge maintenant ?

Une chanson de Serge Lama interprétée avec Lara Fabian – Je Suis Malade

Les paroles sur https://www.musixmatch.com/fr/paroles/Serge-Lama-Dalida/Je-Suis-Malade

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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