La Voie

J’aspire à être heureux. Je vois que, jusqu’à présent, je n’ai pas réussi à l’être vraiment. Même les moments heureux ont été quelque peu gâchés à l’arrière-plan parce que je savais bien au fond de moi qu’ils n’allaient pas durer et que la souffrance allait revenir tôt ou tard. Or les sages nous promettent non seulement que cet état immuablement heureux est possible et même – aussi étonnant que cela paraisse et pourtant unanimement affirmé – qu’il est déjà là, que nous sommes déjà cet atman, cette Nature-de-Bouddha, mais que nous n’en sommes pas conscients. Voici encore une des idées de base autour desquelles s’ordonne ensuite toute la démarche. Nous sommes déjà nus sous nos vêtements, la nudité n’est pas à créer, elle est à révéler, à dévoiler. Nous sommes déjà ce que nous cherchons à devenir, le Royaume des Cieux est, au présent, au-dedans de nous et non pas sera au-dedans de nous quand nous aurons suffisamment médité ou prié. Prendre conscience de cette réalité qui est la nôtre, c’est ce qui a été désigné par les termes illumination, éveil, libération, qu’on retrouve à peu près dans toutes les traditions.

Peut-être tout ce que j’ai dit là vous paraît-il théorique ou, en tout cas, éloigné de vos préoccupations. Mais pourquoi entendre seulement ce que vous savez déjà ou ce que tous les journaux vous disent le matin ou le soir ? Ouvrez-vous à un message, à des promesses d’un autre ordre et à des directives qui peuvent vous conduire, si vous êtes persévérants, vers cet éveil intérieur. J’ai comme vous tous été très malheureux, désemparé, perdu, oscillant de l’enthousiasme au découragement.

J’ai été fasciné par certains aspects du monde relatif, effrayé par d’autres. Mais j’ai réalisé la plupart des rêves de ma jeunesse. Je tiens à témoigner qu’il n’y a rien dans cette voie qui ne soit pas complètement et uniquement heureux. Si vous progressez selon la voie réelle, pas une voie déformée par le mental des uns ou des autres, vous verrez qu’en fin de compte vous n’avez à renoncer à rien – c’est assez paradoxal à dire – et vous aurez l’impression que vous n’avez rien à donner en échange de cette paix. Si je veux un vêtement qui me fait envie, il faut que je donne en échange de l’argent. J’ai gagné d’un côté mais j’ai perdu de l’autre. La vérité, c’est que sur la voie, même la « mort à soi-même » est absolument bénéfique. Sur le moment, on n’a certes pas cette impression mais ensuite on réalise : je n’ai rien perdu, rien. D’un point de vue, il y a un prix immense à payer en efforts, en consécration, en lucidité, en courage pour regarder la vérité en face. Vous aurez à payer le prix complet, il n’y a pas de soldes ni de marchandage possible. Mais d’un autre point de vue, il n’y a même pas de prix à payer. Il y a juste à « laisser tomber » les souffrances, « laisser tomber » les peurs, les attachements, les illusions.

Arnaud Desjardins dans La Voie et ses pièges

Une pièce musicale de Albinoni interprétée par George Skaroulis – Adagio