Traduit du silence

Je sais que le bonheur d’un homme peut être infini. Est-ce la récompense de celui qui n’a jamais renié sa vie ? Un seul sujet d’inquiétude : je me sens incapable de donner une forme à ce bonheur. Je ne sais pas donner avec des paroles la mesure de ma joie. Et ce n’est que la joie de vivre, cependant.

* Vivre de sons, de couleurs. Avoir un royaume dans son regard. Être ainsi fait que les autres doivent, pour te comprendre, non pas penser, mais songer.

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Je crois, ce soir, qu’il faut être à sa vie avant d’être à son amour, et que j’ai eu tort de rompre si totalement avec moi-même. J’ai tué ce que je lui donnais de moi.

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Aimer, c’est être absent de soi-même ; découvrir la vérité de sa propre vie dans la présence de ce qu’on ne peut pas avoir. J’ai connu ces impressions autrefois ; je les retrouve plus fortes, mais liées, désormais, à des malaises cardiaques. Tout le jour, dans mon cœur grand et fou il se lève une vie dont je ne perçois que le retentissement mêlé à des choses qui ne peuvent pas me faire oublier mon amour

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Pourquoi demandons-nous à un être plus qu’il ne peut nous donner? L’excès de notre faiblesse nous inspire l’espoir de le trouver fort. On dirait que l’amour que nous avons pour lui n’est qu’une horreur de notre nature? Nous voulons trouver en lui la négation de ce que nous sommes tout en nous faisant un enchantement de l’idée que nous sommes semblables…

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Tout homme n’existe qu’expulsé de soi-même et en peine d’une réalité qu’il ne peut ajouter qu’à autrui.

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Au fond de la plus noire douleur j’ai surtout souffert de trouver des limites à ma faculté de l’exprimer.

Joé Bousquet dans Traduit du silence

Une pièce musicale The Sound of Silence by Simon & Garfunkel, performed by Stephanie Jones