L’éveil chez les Premières Nations

Le mot « éveil » nous vient le plus souvent chargé du vocabulaire bouddhiste ou hindou, l’illumination, la sortie du cycle des renaissances, la dissolution de l’ego dans un silence sans bord. Mais si l’on quitte cette grammaire pour écouter les spiritualités des Premières Nations d’Amérique du Nord, on découvre des chemins de transformation intérieure tout aussi exigeants, quoique tissés très différemment. Il ne s’agit pas d’un simple équivalent qu’il suffirait de traduire, mais d’une autre manière de penser le passage, un seuil qui ne s’ouvre jamais seul.

La quête de vision : sortir pour se recevoir

Chez plusieurs nations des Plaines, Lakota, Cheyenne, et bien d’autres, existe la pratique du hanbléčheyapi, littéralement « crier pour une vision », que l’on traduit souvent par vision quest. Un jeune, parfois dès l’adolescence, se retire seul dans un lieu isolé, souvent en hauteur, pour y jeûner et prier durant plusieurs jours, en quête d’une rencontre avec le sacré. On y accède non pas en fuyant le monde, mais en s’exposant nu à ses éléments, le froid, la faim, le silence, jusqu’à ce qu’une vision se présente, souvent sous la forme d’un animal ou d’un rêve.

Ce qui frappe dans cette pratique, c’est son inscription communautaire. Avant le départ, le jeune en quête de vision se rend chez un homme-médecine avec une pipe remplie, scellant ainsi une relation avant même que le seuil ne soit franchi, une étape rituelle rapportée par Black Elk dans ses récits sur la quête de vision. Et au retour, la communauté entière accueille le jeûneur, la vision reçue n’appartient pas qu’à lui seul, puisque celui qui l’a reçue reconnaît que ce pouvoir personnel est ultimement destiné à servir les intérêts de la communauté.

Le cercle plutôt que la ligne

Là où certaines traditions asiatiques envisagent l’éveil comme un point d’arrivée, un instant qui rompt définitivement avec l’illusion, plusieurs nations autochtones pensent la croissance spirituelle comme un cercle à parcourir sans fin, la roue de médecine. Ce symbole, qui prend des formes variées selon les nations, articule les quatre directions cardinales, les éléments, les âges de la vie, les dimensions de l’être, physique, mentale, émotionnelle, spirituelle, quatre dimensions qui, bien que pouvant sembler abstraites, se révèlent riches une fois approfondies.

Ce n’est pas un chemin qu’on achève, mais un équilibre qu’on rétablit sans cesse. Une enseignante anishinaabe rapporte que son père lui demandait, chaque soir : « Ma fille, comment brûle ton feu ?, une question qui l’invitait à se demander si elle avait offensé quelqu’un dans la journée, ou si elle-même avait été blessée. L’éveil, ici, ressemble moins à une percée qu’à une vigilance quotidienne, une manière de retourner, jour après jour, au centre du cercle.

Un éveil qui ne se vit pas seul

C’est peut-être la différence la plus significative avec l’idée bouddhiste de l’éveil individuel, dans les cosmologies amérindiennes, la transformation spirituelle d’une personne demeure indissociable du bien-être de sa communauté, de la terre, des ancêtres et des générations à venir.

L’éveil autochtone trahit d’ailleurs, dans son usage occidentalisé, un risque de contresens. Lorsqu’un pratiquant non autochtone se rend dans une réserve pour y vivre une veillée sous la conduite d’un guide spirituel, on peut légitimement se demander à quelle communauté d’existence il va se lier. L’éveil, dans ces traditions, n’est jamais qu’une affaire de conscience individuelle, il engage un tissu de relations qu’on ne peut extraire de son sol.

Le rêve comme voie de connaissance

Il faut enfin souligner la place du rêve et de la vision comme mode légitime d’accès au savoir spirituel, une porte aussi sérieuse, dans ces traditions, que la méditation assise peut l’être ailleurs. Les femmes-médecine et hommes-médecine sont précisément ceux et celles qui ont développé une capacité accrue à circuler entre les mondes, à interpréter ce qui vient se déposer dans le sommeil ou la solitude.

En somme

Il n’existe pas une seule « spiritualité amérindienne » mais des centaines de nations, de langues et de cosmologies distinctes, la prudence s’impose donc face à toute généralisation. Certains motifs, pourtant, reviennent avec insistance, le seuil comme lieu de passage plutôt que de ruptures, le cercle plutôt que la ligne, et surtout cette certitude que nul ne s’éveille pour lui-même. Peut-être est-ce là une leçon à emporter au-delà de ces traditions, que le passage, pour être véritable, doit toujours se refermer sur une manière de revenir vers les autres.

Une chanson de Florent Vollant • Tout est lié

Les paroles sur https://genius.com/Florent-vollant-tout-est-lie-lyrics

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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