Le mouvement en spirale

Le mouvement circulaire a longtemps servi de figure rassurante à la pensée, l’événement d’un lever du soleil qui revient, les saisons qui se répètent, la roue qui tourne. Friedrich Nietzsche en a fait une épreuve éthique avec l’éternel retour, des événements de la vie qui reviennent, identiques, à l’infini ? Mais cette figure du cercle se bute sur une évidence simple, ce qui advient une deuxième fois n’est déjà plus tout à fait ce qui a eu lieu la première fois. De là l’intérêt de penser la vie non comme un cercle, mais comme une spirale.

Le cercle referme sur lui-même, décrivant une trajectoire close où rien ne se perd, mais rien ne s’ajoute non plus. La spirale, elle, reprend le même geste,de tourner, de revenir vers un axe, de retraverser des zones familières, mais sans jamais refermer la boucle. Chaque tour ramène une figure apparentée à la précédente, le même thème, la même épreuve, le même visage de soi-même peut-être, mais déplacé, à une autre hauteur, dans une autre lumière. On retrouve une configuration reconnaissable, non un événement répété.

C’est peut-être ce que les Orientaux ont cherché à nommer autrement, le karma et les vasanas ne décrivent pas une répétition mécanique, mais une tendance qui revient se présenter jusqu’à ce qu’elle soit véritablement rencontrée, et, à chaque retour, ce n’est pas la même rencontre. Le Tikkoun de la Bible, de même, ne répare pas en répétant, il répare en reprenant, à un autre niveau, ce qui n’avait pas encore été porté à son achèvement.

La vision de Nietzsche est importante, et elle doit être explorée avec une ouverture. Car, l’instant qui revient dans une existence humaine n’est jamais vierge, il revient chargé de tous les tours précédents. La deuxième fois qu’on traverse un deuil, un amour, une trahison, une joie profonde, ce n’est plus la première fois qui recommence, c’est un soi déjà modifié par la première qui rencontre une situation apparentée. Edmund Husserl parlerait de protention, chaque instant présent porte en lui l’anticipation façonnée par ce qui l’a précédé, de sorte qu’aucun présent ne peut être vécu deux fois dans une identique innocence.

La figure de la spirale permet de tenir ensemble deux exigences qui semblent se contredire, la fidélité à ce qui revient (les mêmes questions nous retravaillent toute une vie, la mort, la liberté, l’amour, le sens) et la nouveauté irréductible de chaque traversée. On ne progresse pas en laissant le passé derrière soi comme sur une ligne droite. On ne stagne pas non plus en tournant en rond. On reprend, depuis un point plus élevé, ou simplement autre, ce qu’on croyait avoir déjà compris, et on découvre qu’il reste, en lui, quelque chose qu’on n’avait pas encore la capacité de voir.

En ce sens, la spirale ne dément pas l’intuition profonde de l’éternel retour, l’idée que la vie nous ramène sans cesse vers l’essentiel, mais elle en déplace le sens. Ce n’est pas l’identique qui revient nous éprouver, c’est nous qui revenons, changés, vers ce qui continue de nous requérir.

Une chanson de Patrick Watson interprétée avec Charlotte Cardin – It’s been a long long time

Les paroles sur https://www.letras.com/patrick-watson/gordon-in-the-willows-feat-charlotte-cardin/traduction-francaise.html

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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