
Les Bauls avancent vers Dieu là où personne ne pense à regarder, dans leur propre corps avec des mouvements et un chant qui résonnent en dehors des temples.
Sur les routes du Bengale, entre l’Inde et le Bangladesh, passe parfois une silhouette vêtue d’ocre ou de patchwork. Elle porte à l’épaule un instrument à une seule corde, l’ektara, et chante en marchant. On lui donne quelques pièces, un peu de riz. Elle repart.
Ce passant est un Baul. Il n’appartient à aucun lieu saint construit par l’humain, ne reconnaît aucun livre, refuse les castes. Et pourtant, il porte l’une des spiritualités les plus fines et les plus libres de l’Asie du Sud, une voie qui fait du corps un sanctuaire et de la chanson une voie errante.
Le mot baul garde son mystère. On le rapproche souvent du sanskrit vātula, « agité par le vent », ou encore « celui qui est emporté par le vent». Une autre étymologie précise « celui qui a la maîtrise du souffle ». Certains y entendent aussi un écho du persan. Dans tous les cas, le nom désigne quelqu’un que l’amour a déplacé hors des sentiers battus.
Les Bauls apparaissent dans les sources à partir des XVIIe et XVIIIe siècles, mais leurs racines plongent plus loin. Leur voie naît d’une confluence riche. On y retrouve :
• le vishnouisme sahajiya, qui appelle à chercher le divin dans l’expérience de l’amour humain ;
• le tantrisme, hindou et bouddhiste, dont les Charyapada bengalis (vers le Xe siècle) chantaient déjà le corps comme lieu d’éveil ;
• le soufisme, avec sa figure du maître, son amour extatique et sa méfiance envers la loi extérieure ;
• les Naths et les yogis errants, maîtres des souffles et des centres subtils.
Il y a des Bauls de naissance hindoue et des Bauls de naissance musulmane, qu’on appelle parfois fakirs. Mais la question de l’origine religieuse perd son sens. Un Baul a quitté l’une et l’autre des confessions pour habiter la voie qui les relie.
Au centre de la spiritualité des Bauls se tient une figure importante, le Maner Manush, que l’on pourrait traduire par « l’Humain du cœur » ou « l’Humain selon mon cœur ». Ce n’est ni une idole ni un concept. C’est le divin intime, présent en chacun, qu’ils cherchent à rejoindre pleinement.
Le Maner Manush ne se trouve pas dans un édifice sacré. Il habite le corps humain, par des jeux de lumières et d’ombres. Il vient, il s’en va, on ne sait comment. Toute la vie spirituelle devient alors une quête pour rester en phase.
Lalon Fakir, le plus grand des poètes bauls, en a donné l’image la plus célèbre. Il chante un oiseau inconnu qui entre et sort de la cage du corps sans qu’on ne le voie jamais. S’il pouvait le tenir, dit-il, il lui mettrait aux pieds les liens de son esprit.
On pense à l’« âme de l’âme » des soufis, à l’Atman des Upanishads, voire au « maître intérieur » d’Augustin. Mais le Baul refuse la spéculation. Son Dieu n’est pas à démontrer, il est à rencontrer, ici, dans la chair et le souffle.
Une chanson de Le chant des fous
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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