Fantômes : représentation d’Asie 1

Toutes les grandes traditions religieuses et spirituelles évoquent des fantômes, et la majorité leur donnent le même rôle, rappeler aux vivants qu’un lien n’a pas été dénoué. Le fantôme n’est pas une représentation de peur. C’est une représentation de relation inachevée.

Il apparaît là où quelque chose manque, un rite omis, une sépulture refusée, une injustice ou un amour interrompu. Le fantôme se tient entre deux mondes, ni tout à fait dans notre monde, ni vraiment disparu. Pour ceux qui y croient, il est l’habitant par excellence du seuil d’un point de bascule.

Documenter la réalité des fantômes, c’est donc explorer la manière dont chaque culture se représente la mort, la mémoire et la dette envers ceux qui nous ont précédés. Les réponses varient ; la question, elle, est universelle.

En Asie, le fantôme est avant tout un mort que l’on a cessé de nourrir. La relation aux défunts y passe par l’offrande, et c’est l’oubli qui fabrique le spectre.

La pensée chinoise distingue l’ancêtre honoré du fantôme errant. Un défunt qui reçoit encens, nourriture et papier-monnaie devient un protecteur de la lignée. Celui qu’on néglige, ou qui est mort loin des siens, sans descendance ou de manière violente, devient un fantôme affamé. Au septième mois lunaire, la fête des fantômes ouvre les portes de l’au-delà, on dresse des tables pour ces âmes sans famille, afin de les apaiser.

Les rites hindous du shrāddha accompagnent le mort de l’état de preta, âme errante et vulnérable, vers celui de pitṛ, ancêtre intégré. Les boulettes de riz offertes construisent symboliquement un corps subtil au défunt. Sans ces rites, il reste suspendu. Le bouddhisme reprendra la figure du preta, être au ventre immense et à la bouche minuscule, image saisissante du désir qui ne peut jamais être comblé.

Au Japon, le yūrei, souvent vêtu de blanc, cheveux défaits, est l’âme retenue par une émotion trop forte, rancune, amour, jalousie, attachement. Le théâtre nô en a fait un art. Le fantôme y revient pour raconter, et le récit lui-même devient délivrance. Pendant l’Obon, l’été, on allume des lanternes pour guider les ancêtres vers la maison, puis on les renvoie sur l’eau.

Dans ces trois mondes, la représentation est la même, le mort a besoin des vivants pour achever son passage. Le fantôme n’est pas un intrus. C’est un parent qui attend.

Ainsi, croire ou non aux fantômes importe peut-être moins que ce qu’ils nous enseignent

Une chanson de Fantôme (Spooky Orchestra Music)

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

COPYRIGHT – DROIT DE REPRODUCTION – La reproduction de cet article sur un blogue ou un site est autorisé à condition de respecter :   * L’intégralité du texte — Vous ne devez pas modifier, transformer ou adapter ce texte. * Le droit d’auteur — Vous devez citer le nom de la source (avec un hyperlien vers l’article original de préférence). * La finalité sans but lucratif — Vous n’avez pas le droit d’utiliser cette création à des fins commerciales. Si j’ai utilisé vos textes/photos et que vous souhaitez que je les retire, merci de me contacter en commentaire, ce sera fait rapidement.

Laisser un commentaire