
Sur les routes du Bengale, entre l’Inde et le Bangladesh, passe parfois une silhouette vêtue d’ocre ou de patchwork. Elle porte à l’épaule un instrument à une seule corde, l’ektara, et chante en marchant. On lui donne quelques pièces, un peu de riz. Elle repart.
Une maxime résume la vision baule, ce qui est dans le vase est dans l’univers. Le corps humain est un microcosme. Qui le connaît connaît le monde et son principe.
De là vient le deha-tattva, la « science du corps ». Les Bauls y étudient les souffles, les courants subtils, les rythmes lunaires du corps. Leur sādhanā comprend des pratiques respiratoires et, chez certains, une discipline de l’union amoureuse héritée du tantra. Le but n’est pas la jouissance, mais la transmutation du désir en amour pur.
Ces pratiques restent secrètes. Elles se transmettent de bouche à oreille, d’un maître à un disciple, après initiation. Le guru, ou murshid pour les fakirs, occupe une place immense, il est le passeur sans lequel on ne trouve pas l’Humain du cœur ou l’Humain selon mon cœur. Beaucoup de chansons le célèbrent comme le visage visible du divin.
Il est intéressant de constater l’inversion de la perspective. Là où tant de traditions se méfient du corps, les Bauls en font le seul temple digne de ce nom. Rien à fuir, tout à traverser.
Chez les Bauls, la chanson n’accompagne pas la pratique, elle est la pratique. On chante en marchant, en mendiant, lors des grandes fêtes, comme la foire de Kenduli, au bord de l’Ajay. L’ektara donne un bourdon obstiné, comme une corde tendue entre la terre et le ciel. La dotara, le petit tambour duggi et les grelots à la cheville complètent le cercle.
Les textes cachent, sous des images simples, bateau, fleuve, marché, oiseau, cage, un enseignement mystique et sacré. Le profane entend une chanson populaire, l’initié y lit une carte du corps subtil. Le voile protège autant qu’il révèle.
Lalon Fakir, mort en 1890 à Cheuriya, près de Kushtia, domine ce répertoire. On lui attribue des centaines de chants. Il y moque les querelles de religion, on lui demande sa caste, et il répond qu’il ne l’a jamais vue. La circoncision fait un musulman, le cordon sacré un brahmane, mais comment reconnaître une femme ? Comment reconnaître quiconque, à la naissance ou à la mort ?
Cette ironie n’est pas du cynisme. C’est la pointe d’une tendresse, l’humain passe avant toutes les étiquettes qu’on lui colle.
Une chanson de BÂULS DU BENGALE – CHANTS BÂULS – Nityagopal Das Bâul – Chant 2
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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