La beauté émane de nous

Un soir d’automne, deux personnes marchent au bord d’un lac. Le soleil descend derrière les collines. Le ciel passe de l’or au rose, puis au violet. L’eau devient un miroir de feu.

La première s’arrête. Elle retient son souffle, sent quelque chose s’ouvrir dans sa poitrine. Elle ne pense à rien d’autre.

La seconde regarde sa montre. Elle songe à un courriel resté sans réponse, à la route du retour, au souper à préparer. Elle aperçoit le ciel, mais elle ne voit que les couleurs.

Le même soleil s’est couché pour eux. Pourtant, une seule a vu sa beauté. Où donc se trouvait-elle ? On répète souvent que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde. Si la beauté n’était qu’une projection sous forme d’objet, on verrait la même chose.

La beauté naît plutôt d’une rencontre. Le monde propose, et l’être attentif accueille. Comme une musique a besoin d’une oreille et d’une sensibilité pour être entendue, la splendeur du réel a besoin d’une présence disposée à la recevoir. C’est pourquoi le même parcours peut sembler banal un jour et bouleversant le lendemain. Le paysage n’a pas changé. C’est nous qui avons changé.

Si nous ne voyons pas encore la beauté en nous, c’est qu’il faut devenir le sculpteur de notre intérieur et tailler, retrancher, polir jusqu’à ce que notre propre beauté intérieure puisse rayonner. Nous devons dégager ce qui encombre.

La beauté que nous ressentons devient alors le reflet intériorisé de la réalité extérieure dans une forme d’acceptation. Elle révèle ce que nous portons au-dedans.

Certaines dispositions intérieures ouvrent les yeux. L’attention, d’abord, on ne peut s’émerveiller de ce qu’on ne regarde pas. La lenteur, qui laisse aux choses le temps de se montrer. La gratitude, qui reçoit au lieu de réclamer. L’humilité, qui accepte d’être émerveillée par autre chose que soi.

D’autres dispositions, au contraire, posent un voile sur le monde. La précipitation nous fait passer à côté de tout. La comparaison nous fait chercher ailleurs ce qui est déjà là. La convoitise transforme la beauté en objet à posséder, et la fait fuir. Les soucis, enfin, occupent toute la place et ne laissent aucun espace pour l’émerveillement.

La tradition japonaise du wabi subi montre jusqu’où peut aller un regard transformé. Elle trouve de la beauté dans un bol fêlé, une mousse sur la pierre, une feuille qui se fane. Ce n’est pas l’objet qui est extraordinaire. C’est le regard, assez apaisé pour reconnaître la grâce de l’imparfait et de l’éphémère.

La beauté n’est donc jamais vraiment absente. Elle attend seulement que notre regard soit prêt.

Si la beauté dépend de nos dispositions, alors le regard peut s’apprendre. Cette éducation se fait par de petits gestes. S’arrêter une minute devant un arbre sans rien lui demander. Regarder la lumière changer sur un mur au fil de la journée. Écouter un morceau de musique sans rien faire d’autre. Remarquer, chaque soir, une chose belle vue dans la journée, si modeste soit-elle.

Ces exercices semblent minuscules. Pourtant, ils déplacent peu à peu quelque chose. On découvre que la beauté n’était pas rare : c’est notre attention qui l’était. Et l’on commence à la rencontrer dans des lieux où l’on n’aurait jamais pensé la chercher.

Nous n’avons pas à partir au bout du monde pour trouver la beauté. Nous la portons déjà en nous, comme une lampe. Chaque fois que nous ralentissons, que nous accueillons, que nous remercions, la lampe s’allume, et le monde autour de nous s’éclaire.

Une chanson de Alain Souchon interprétée par Elliot Maginot – Allô maman bobo

Les paroles sur https://www.musixmatch.com/de/songtext/Elliot-Maginot/All%C3%B4-maman-bobo

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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