
Nous sommes à l’aube d’une société nouvelle, disent les Hommes depuis 300 000 ans. Il faudra bien que tous ces contrats inventent une nouvelle manière de vivre, en sachant bien que la seule prédiction fiable, c’est l’imprévu, qui appartient aux poètes.
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En Espagne et au Proche-Orient, dans les pays marqués par la civilité arabe, on dispose au centre de la table un empilage de petites assiettes où chacun puise sa bouchée pour composer sa propre assiette. Une telle disposition de table signifie : « Je reste moi-même parmi vous autres. » Mais à New-York, la salle à manger a disparu. On achète sa portion au fast-food du coin, on la commande à un livreur, puis on mange seul face à un écran. Parfois, on se regroupe entre copains autour d’un guéridon où l’on mange sans mise de table. L’alimentation rapide est un gain de temps qui augmente la rentabilité sociale et dilue les rituels de civilisation.
Quand on théâtralise la tenue d’une table, quand on met en scène un plat et ses accompagnements, quand les convives jouent les rôles convenus, ils structurent une narration, ils donnent forment au code de la société. La maîtrise de la pulsion fonde le processus de civilisation et lui donne mille formes différentes selon l’évolution des mœurs.
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Rien n’est plus civilisé que la guerre. En détruisant les villes, en éliminant les populations, la guerre tente d’effacer une civilisation pour aussitôt construire des tombes et écrire des histoires pour instaurer une nouvelle manière de vivre ensemble. C’est ainsi que les cérémonies, les témoignages, les films, les romains et les essais philosophiques créent une nouvelle civilisation sur les ruines de celle qui vient de disparaître.
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L’Homme seul ne peut pas exister. Quand il n’y a pas d’Autre vers qui diriger ses regards, ses bras et ses mots, seules les activités autocentrées parviennent à émerger. Quand il n’y a pas de milieu humain pour stimuler un cerveau, il s’atrophie. Quand, autour d’un mammifère animal ou humain, il n’y a pas un Autre à solliciter pour se développer, les neurones de la face inférieure des lobes préfrontaux, non stimulés, ne fonctionnent pas et ne se connectent pas au système limbique de la mémoire. Chez les organismes jeunes, l’atrophie de ces circuits s’installent en quelques semaines. Il en va de même chez les âgés où les mêmes zones cérébrales s’éteignent quand elles ne sont plus stimulées. L’isolement provoque cette dysfonction cérébrale quand l’âgé ne peut plus fréquenter au moins cinq amis et quand il ne peut plus bavarder au moins une heure par jour. Pour devenir humain, il faut d’autres humains. Ce qui revient à dire que la transmission est au cœur de l’existence.
Boris Cyrulnik dans Au saccage des petits bonheurs
Une pièce musicale de Joe Hisaishi – Ask Me Why
