Voyage à Ixtlan

ImAGEUn monde en soi

« Ici même je vais t’enseigner la première étape du pouvoir, annonça-t-il comme s’il me dictait une lettre. Je vais t’enseigner comment élaborer le rêve. »

Il me regarda en me demandant si j’avais compris. Ce ne pouvait être le cas. J’arrivais à peine à le suivre. Il expliqua qu’élaborer le rêve signifiait avoir un contrôle précis et pragmatique sur la situation générale d’un rêve, un contrôle exactement semblable à celui que l’on a au moment d’un choix dans le désert, par exemple grimper une colline ou demeurer dans l’ombre d’un canyon.

« II faut commencer par quelque chose de très simple, continua-t-il. Cette nuit, dans tes rêves, tu regarderas tes mains. »

J’éclatais de rire. Il venait de parler comme s’il s’agissait d’un acte des plus ordinaires.

« Pourquoi ris-tu ? » demanda-t-il avec surprise.

– Comment puis-je regarder mes mains dans mes rêves,

– C’est très simple, concentre ton regard sur tes mains, comme ça… »

Il pencha sa tête en avant et fixa ses mains; il avait la bouche grande ouverte. Son expression était tellement comique que je ne pus m’empêcher de rire.

« Sérieusement, comment dois-je faire ? »

– Comme je te l’ai dit, répondit-il. Il est évident que tu peux, si bon te semble, regarder n’importe quoi d’autre, tes orteils, ton nombril, ou ton outil. J’ai mentionné les mains, parce que pour moi c’est la partie du corps la plus facile à voir. Ne crois pas que je plaisante. Rêver est aussi sérieux que voir ou mourir ou n’importe quoi d’autre dans ce monde effrayant et mystérieux.

*

« Chaque fois que dans tes rêves tu regardes quelque chose, cette chose change, dit-il après un long silence. L’astuce pour apprendre à élaborer le rêve, n’est pas, c’est évident, de simplement regarder les choses, mais de retenir leur vision Rêver est réel quand on a réussi à tout amener à devenir clair et net. Alors il n’y a plus de différence entre ce que tu fais quand tu dors et ce que tu fais quand tu ne dors pas. Comprends-tu maintenant ? »

J’avouai que même si je comprenais ce qu’il avait dit j’étais incapable d’accepter son point de départ. J’avançai l’argument que dans un monde civilisé de nombreuses personnes avaient des illusions, et ces gens ne pouvaient pas faire la différence entre ce qui se produisait dans le monde réel et dans leurs fantaisies. Ces gens étaient des malades mentaux. Par conséquent à chaque fois qu’il me recommandait d’agir comme un fou, j’étais excessivement troublé.

Mon exposé terminé, don Juan eut un geste comique, il porta ses mains à ses joues et soupira profondément.

 » Laisse ton monde civilisé là où il est, dit-il. Qu’il soit ce qu’il est! Personne ne te demande de te conduire comme un fou. Je te l’ai dit, un guerrier doit être parfait de manière à négocier avec les pouvoirs qu’il chasse. Comment peux-tu concevoir un guerrier incapable de discerner une chose de l’autre? Par ailleurs, mon ami, toi qui sais ce qu’est le monde réel, tu trébucherais et mourrais en un rien de temps s’il te fallait dépendre de ta capacité à distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’ai pas. »

Carlos Castaneda dans Le voyage à Ixtla

Une pièce musicale de Andreas Vollenweider – Caverna Magica

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