Cœurs cicatrisés

Le soir même, au dîner, Emmanuel trouva sous la serviette un livre, qu’elle avait envoyé avec un petit mot : « Est-ce que tu aimes lire ? Connais-tu ce livre ? »

Cette attention inattendue flatta Emmanuel, qui ouvrit l’épais volume relié en maroquin rouge, pour lire au hasard :

« Là-bas, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l’hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. Les oiseaux, éveillés, contemplent avec ravissement cette figure mélancolique, à travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste comme une tombe… »

Quelqu’un avait souligné en appuyant fort avec son ongle : « … mes yeux, endoloris par l’insomnie éternelle de la vie ».

« L’insomnie éternelle de la vie… » Qui était donc cet étrange auteur dont la tristesse se révélait si profonde et si émouvante ?

Emmanuel chercha la réponse dans le titre : Comte de Lautréamont et, en dessous, en gras et en capitales : Les Chants de Maldoror.

*

Sais-tu ce que l’on nomme en médecine le «tissu cicatrisé» ? C’est cet épiderme aubergine et ridé qui se transforme en une plaie guérie. Il s’agit d’une peau presque normale à ceci près qu’elle est insensible au froid, au chaud ou au toucher.

De la chambre adjacente de la gouvernante, le sifflement de la théière se faufilait par la porte ouverte et, pendant quelques secondes, rompit le silence. Isa reprit en chuchotant :

– Vois-tu, les cœurs des malades ont reçu dans leur vie tant de coups de couteau qu’ils se sont transformés en tissus cicatrisés : insensibles au froid, à la chaleur et à la douleur, insensibles et bleus de cruauté.

*

Il s’essaya à la lecture, mais sans succès : les livres semblaient écrits pour d’autres lumières ; aucun livre au monde ne saurait combler le vide immense d’une tiède journée d’ennui et de souffrances intimes.

Tel est l’inéluctable spleen des journées de maladie.

Max Blecher traduit par Gabrielle Danoux dans Cœurs cicatrisés

Une pièce musicale de Anne-Sophie Mutter, Daniel Barenboim, Yo-Yo Ma – Beethoven: Triple Concerto in C Major, Op. 56 No. 2

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s