La course du scarabée

Le vieil homme pose son verre de thé, saisit une datte et la porte à hauteur de ses yeux.

— Tu vois cette datte, comme moi je la vois. Nous ne savons, ni toi, ni moi, si elle contient un ver ou pas. Ai-je tort ?

— Non.

— Pour nous deux, elle n’est qu’une datte, l’espoir d’une caresse sucrée sur la langue, et d’une faim apaisée. Pourtant, elle contient peut-être un ver. Seul Dieu le sait, seul Dieu peut en juger.

— Où veux-tu en venir ?

— La datte est-elle responsable du ver qui l’habite ? Si tu mordais dedans, et que tu apercevais le ver, à qui en voudrais-tu ? Au fruit, ou à l’animal ?

— À l’animal, je suppose.

— Bien. Et arrêterais-tu d’aimer les dattes, ou de te nourrir, à cause de cela ?

— Non. Je ne pense pas.

— Maintenant, imagine que tu es ce fruit, et que tu abrites toi aussi un ver, ton démon, la folie qui t’a peut-être poussé à commettre le pire comme tu le crains. Crois-tu que Dieu cesserait de t’aimer pour autant ?

— Je commence à te comprendre. Et je pense pouvoir dire, que non, il ne cesserait pas de m’aimer.

— Alors si Dieu ne cesserait pas de t’aimer, qui serais-je, moi, son humble fils, pour le faire ? Et toi, qui es l’égal de moi, et donc l’un de ses enfants aussi, pourquoi te haïrais-tu ?

— Je dois donc haïr mon démon, le ver.

— Bien sûr que non. Pas plus lui que le fruit. Le ver ne fait lui aussi que se nourrir. Il répond à sa raison d’être.

— Tu m’égares à nouveau.

— Tu vas comprendre. La haine se nourrit de la haine, la colère de la colère. Cesse de chercher à savoir qui détester, qui haïr, toi ou ton démon. Laisse l’amour de toutes choses t’envahir et guider chacun de tes pas. Alors tu connaîtras l’apaisement.

Mohammed saisit à nouveau son verre de thé, et, comme on met fin à une histoire, boit en fermant les yeux.

Les mots du vieil homme sont empreints de tellement de sagesse, que je ne sais quoi répondre. En silence, je m’évade à nouveau dans les paysages qui m’entourent. C’est vrai qu’on pourrait facilement croire que la main de Dieu en a dessiné chaque relief et chaque ravine. Au loin, un rapace glisse sur les courants d’air. Son cri résonne en écho et se perd dans les ravins et les vallons. De légères sautes de vent font bruisser les feuilles des peupliers plantés sur les rives de l’oued. On dirait l’hommage révérencieux des arbres au cours d’eau.

Jean-Louis De Richaud dans La course du scarabée

Une pièce musicale de Vanessa Paradis – Scarabée

Les paroles sur https://greatsong.net/PAROLES-VANESSA-PARADIS,SCARABEE,102239940.html

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