En quête d’absolu

Depuis l’Antiquité, des femmes mystiques de toutes les traditions et de tous les courants spirituels ont témoigné, par oral4 et/ou par écrit, de leur expérience et n’ont cessé de la transmettre à d’autres. Elles ont laissé au fil des siècles de nombreux écrits, attestant de leur recherche passionnée ou angoissée d’un mode d’expression de leur vie intérieure. Écrits qui sont également les reflets de leur époque, de leur manière de concevoir la vie – totalement confondue avec leur vie spirituelle –, de la vivre et de la raconter. À tel point que l’on peut parler aujourd’hui d’une tradition de l’écriture féminine spirituelle.

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« L’expérience mystique se déroule dans la solitude et le silence, et pourtant le mystique ne peut en rendre compte qu’à l’aide du langage, un langage souvent imagé, métaphorique, paradoxal, qui violente notre logique », écrit Michel Cornuz. C’est en effet par le seul langage humain que les mystiques peuvent rendre compte de ce qu’ils ont vécu, c’est-à-dire extérioriser ce qui a été, ou est encore, vécu dans l’intériorité la plus intime. Or, ne pouvant traduire qu’imparfaitement ce qui a été réellement expérimenté – l’union de l’âme avec Dieu, ou le dévoilement du soi –, le langage commun, faisant ressortir la dualité entre le sujet et le Tout Autre, paraît généralement infidèle, inapproprié. D’où le paradoxe de tout langage mystique et l’aporie qui le structure et le fonde. Ce qui a parfois poussé les auteurs à créer un langage spécifique, nouveau, constitué de mots et de mouvements, d’expressions et d’aspirations divers, propres à traduire les désirs et les sentiments (la peur, la confiance, la tristesse, la joie, le vide, la plénitude, la solitude, l’amour, etc.), qui les ont traversés, les événements ou les états mystiques tantôt négatifs, tantôt positifs qui les ont changés. On pense notamment à la lingua ignota (langue inconnue) élaborée par Hildegarde de Bingen pour exprimer des réalités supérieures et aux nuevas palabras (nouveaux mots) inventés par Thérèse d’Avila pour louer les œuvres de Dieu comme l’entendait son âme. Ainsi on peut comprendre pourquoi la poésie est la forme privilégiée de l’expression mystique. Le langage des mystiques comporte souvent, en effet, une part poétique qui, au demeurant, semble connaturelle à la mystique. Les mots n’y prennent pas un sens nouveau, mais ils s’en servent autrement pour creuser le langage en direction d’un indicible. De nouvelles expressions sont alors élaborées à base d’images (négative, liminaire et épiphanique), de symboles, de figures de style (allégorie, métaphore, oxymore, etc.), qui osent souvent le rassemblement des paradoxes et le mariage des contraires. Ce langage transfiguré devient alors le matériau privilégié du chant de l’être qui le forge. En même temps, il l’éveille à un autre regard, un regard nouveau qui voit avec des mots.

Audrey Fella dans Femmes en quête d’absolu

Une pièce musicale de Hildegard von Bingen: O frondens virga (Arr. Missy Mazzoli)

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