Rue Cases-Nègres

Parti pour découvrir la Martinique, je vous propose quelques vidéos et textes d’écrivains sur cette île.

Quand la journée avait été sans incident ni malheur, le soir arrivait, souriant de tendresse.

D’aussi loin que je voyais venir m’man Tine, ma grand-mère, au fond du large chemin qui convoyait les nègres dans les champs de canne de la plantation et les ramenait, je me précipitais à sa rencontre, en imitant le vol du mansfenil, le galop des ânes, et avec des cris de joie, entraînant toute la bande de mes petits camarades qui attendaient comme moi le retour de leurs parents.

M’man Tine savait qu’étant venu au-devant d’elle, je m’étais bien conduit pendant son absence. Alors, du corsage de sa robe, elle retirait quelque friandise qu’elle me donnait : une mangue. une goyave, des icaques, un morceau d’igname, reste de son déjeuner, enveloppé dans une feuille verte; ou, encore mieux que tout cela, un morceau de pain… Derrière nous apparaissaient d’autres groupes de travailleurs, et ceux de mes camarades qui y reconnaissaient leurs parents se précipitaient à leur rencontre, en redoublant de criaillerie.

*

Et cela confirme nettement mon intuition que les habitants du pays se divisent bien en trois catégories : Nègres, Mulâtres, Blancs (sans compter les subdivisions), que les premiers — de beaucoup les plus nombreux — sont dépréciés, tels des fruits sauvages savoureux, mais se passe volontiers de soins; les seconds pouvant être considérés comme des espèces obtenues par greffage; et les autres, bien qu’ignares, ou incultes en majeure partie, constituant l’espèce rare, précieuse.

*

J’admire le don, le pouvoir, que possède un homme de faire un roman.

J’aimerais bien faire ça un jour. Mais comment y arriver ?

Je n’ai jamais fréquenté ces personnes à cheveux blonds, aux yeux bleus, aux joues roses, qu’on met dans les romans.

Les villes, avec leurs voitures automobiles, leurs grands hôtels, leurs théâtres, leurs salons, leurs foules, les paquebots, les trains, les montagnes et les plaines, les champs, les fermes, où se passent les romans, je n’en ai jamais vu. Je ne connais que la rue Case-Nègres, Petit-Bourg, Sainte-Thérèse, des hommes et des femmes et des enfants plus ou moins noirs. Or, cela ne convient certainement pas pour en faire des romans, puisque je n’en ai jamais lu de cette couleur-là.

Joseph Zobel dans La Rue Cases-Nègres

Une pièce musicale de Rhapsodie Martinique: IV. La marche de la liberté – L’émergence d’un peuple nouveau

Laisser un commentaire