Cahier d’un retour au pays natal

Parti pour découvrir la Martinique, je vous propose quelques vidéos et textes d’écrivains sur cette île.

Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouches. Ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.

*

Ne faites pas attention à ma peau noire : c’est le soleil qui l’a brûlé.

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Et venant je me dirais à moi-même :

« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »

*

Ma Négritude

Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre […]

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’oeil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eïa pour le Kaïlcédrat royal !

Eïa pour ceux qui n’ont jamais rien inventé

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré

pour ceux qui n’ont jamais rien dompté

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde

étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

Tiède petit matin de vertus ancestrales

Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le coeur mâle du soleil

ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile

l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile

ceux dont la survie chemine en la germination de l’herbe !

Eïa parfait cercle du monde et close concordance !

Écoutez le monde blanc

horriblement las de son effort immense

ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures

ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique

Écoute ses victoires proditoires trompéter ses défaites

écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement

Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !

Aimé Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal

Une pièce musicale de Rhapsodie Martinique: II. La traversée, les cales, révoltes et tempêtes

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