Le svastika, la bonne fortune

Peu de symboles ont connu un destin aussi singulier d’inversement de sens. Pendant des millénaires, à travers presque tous les continents, cette croix aux bras coudés a signifié la bonne fortune, la protection, l’harmonie cosmique. Puis, en l’espace de quelques décennies au vingtième siècle, elle est devenue pour une grande partie du monde le symbole même de l’anéantissement. Comprendre le svastika exige donc de tenir ensemble deux histoires, celle d’un signe sacré partagé par des civilisations sans lien entre elles, et celle d’une confiscation idéologique à des fins politiques en Allemagne.

Le mot « svastika » vient du sanskrit « ce qui porte le bien-être ». Mais la forme elle-même précède de très loin ce nom sanskrit. Des ornements en forme de svastika ont été retrouvés sur des sites néolithiques d’Eurasie, certains vieux de plusieurs millénaires avant notre ère, bien avant l’apparition de toute langue écrite pour les nommer. On le trouve aussi bien dans les vestiges de la civilisation de l’Indus qu’en Europe préchrétienne, chez les Mayas et certains peuples autochtones d’Amérique du Nord, en Afrique et en Océanie. Cette dispersion extraordinaire, sur des continents sans contact les uns avec les autres, a valu au svastika le surnom de « symbole universel », une figure géométrique si simple qu’elle a pu naître indépendamment presque partout, souvent associée au mouvement du soleil dans le ciel.

C’est en Inde que le svastika occupe la place la plus centrale, à travers trois traditions distinctes. Dans l’hindouisme, il figure parmi les symboles associés à Vishnu et au soleil. Le svastika tourné vers la droite (dans le sens horaire) représente le cours du soleil et la lumière, tandis que sa version inversée, le svastika, tourné vers la gauche, est associée à la nuit et à des pratiques tantriques liées à Kali. On le trace encore aujourd’hui sur le seuil des maisons, l’ouverture des livres de comptes, les invitations de mariage, un geste de bon augure aussi ordinaire qu’une bougie qu’on allume.

Dans le jaïnisme, le svastika occupe une place plus centrale encore. Il est le symbole du septième tirthankara, Suparshvanatha, et ses quatre bras représentent les quatre états d’existence dans lesquels une âme peut renaître, céleste, humaine, animale ou infernale. Il figure au cœur même de l’emblème officiel du jaïnisme.

Dans le bouddhisme, le svastika marque traditionnellement le cœur ou les pieds du Bouddha, et ouvre encore aujourd’hui de nombreux textes sacrés en Asie comme un sceau d’authenticité et d’harmonie universelle.

Au Tibet, le svastika porte le nom de yungdrung, que l’on traduit généralement par « éternel » ou « indestructible ». Dans la tradition Bön, religion prébouddhique du Tibet, il est tracé vers la gauche et occupe une place si centrale que le nom même de l’école, le Yungdrung Bön, s’en trouve littéralement composé. Dans le bouddhisme tibétain qui s’est ensuite développé aux côtés du Bön, le svastika figure aussi parmi les motifs propices, associés à la permanence du Dharma, à ce qui ne se défait jamais malgré l’impermanence de toute chose.

En chine, le signe fut adopté comme caractère d’écriture homophone du mot signifiant « dix mille » ou « myriade », il est utilisé pour désigner la totalité, l’infini du créé. L’impératrice Wu Zetian, à la fin du septième siècle, en fit un symbole officiel du soleil.

Depuis la Chine, à travers la Corée, le signe atteint le Japon en même temps que le bouddhisme, dès le sixième siècle de notre ère. On le trouve gravé dès 697 sur une statue du temple Yakushi-ji, à Nara. Il devient là un motif durable de l’iconographie bouddhique japonaise, sous le nom de manji, mais aussi un ornement décoratif ordinaire sur les tissus, les laques, la céramique, et même certains blasons familiaux. Aujourd’hui encore, le manji sert de pictogramme officiel sur les cartes japonaises pour indiquer l’emplacement d’un temple bouddhiste.

Bien que rare ou absent chez les Incas, le motif du svastika fut utilisé chez les peuples précolombiens, notamment, chez les Navajos, les Mayas ou Aztèques, le plus souvent comme symbole lié au mouvement du soleil ou aux quatre vents.

Aussi, l’histoire militaire du svastika suit deux trajectoires très différentes, qu’il importe de ne pas confondre.

La première est ancienne et symbolique. Dans plusieurs religions indo-européennes, dont la Lettonie, le svastika a été associé aux divinités de la foudre et du combat, Indra dans l’hindouisme védique, Zeus chez les Grecs, Jupiter à Rome, Thor chez les peuples germaniques. Le signe ornait, à ce titre, des objets guerriers bien avant toute idéologie moderne, des casques grecs datés du quatrième siècle avant notre ère, retrouvé en Italie, en portent la marque, comme simple motif de bon augure ou de protection au combat.

La seconde trajectoire est beaucoup plus récente et directement liée à sa récupération politique. À la fin du dix-neuvième siècle, les fouilles de l’archéologue Heinrich Schliemann sur le site de Troie mirent au jour des objets ornés de svastikas. Consultant des spécialistes du sanskrit, Schliemann en conclut, à tort, selon les connaissances actuelles, qu’il s’agissait d’un symbole spécifiquement « indo-européen », reliant les peuples germaniques, grecs et indo-iraniens à une origine commune. Cette théorie, séduisante pour les nationalismes naissants d’Europe, fut récupérée dès le tournant du siècle par des groupes d’extrême droite allemands, comme le Reichshammerbund antisémite dès les années 1900, puis par les corps francs (Freikorps) qui combattaient la jeune République de Weimar au sortir de la Première Guerre mondiale. C’est de ce terreau, non de la tradition indienne elle-même, que le parti nazi hérita le symbole, l’adoptant officiellement en 1920 sous le nom de Hakenkreuz (croix crochue), incliné à quarante-cinq degrés sur fond rouge.

Il faut noter, précisément parce que cela complique le récit, que d’autres nations avaient adopté le svastika pour leurs forces armées avant même l’essor du nazisme, sans aucun lien avec lui. L’armée de l’air finlandaise l’utilisa dès 1918, un svastika bleu offert par le comte suédois Eric von Rosen comme porte-bonheur personnel, deux ans avant l’adoption du symbole par le parti nazi. L’aviation lettone fit de même dès 1918-1919, sous le nom d’ugunskrusts, en lien avec le folklore balte et non germanique. Ces usages, antérieurs et sans filiation nazie, illustrent à quel point le sens d’un symbole n’est jamais fixé dans la forme elle-même, mais dans le contexte historique qui vient s’y accrocher, pour le meilleur, pendant des millénaires, puis, plus récemment et plus violemment, pour le pire.

Depuis l’Holocauste, le svastika porte en Occident une charge si lourde qu’elle a largement effacé, dans l’imaginaire collectif, tout ce qui l’a précédée. Et pourtant, en Inde, au Népal, au Tibet, au Japon, en Indonésie, il continue d’orner sans trouble les temples, les commerces, les pages d’ouverture des textes sacrés, parce que, pour des milliards de personnes, il n’a jamais cessé d’être ce qu’il fut à l’origine, un vœu de bien-être tracé à la porte du monde.

Il y a quelque chose d’instructif dans cette histoire pour les personnes qui accordent une valeur sacrée aux symboles. Elle rappelle que le sens profond finit toujours par émerger.

Une chanson du Show du Refuge 2010. O’ Fortuna

Les paroles sur https://www.lacoccinelle.net/246606-carl-orff-o-fortuna.html

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

COPYRIGHT – DROIT DE REPRODUCTION – La reproduction de cet article sur un blogue ou un site est autorisé à condition de respecter :   * L’intégralité du texte — Vous ne devez pas modifier, transformer ou adapter ce texte. * Le droit d’auteur — Vous devez citer le nom de la source (avec un hyperlien vers l’article original de préférence). * La finalité sans but lucratif — Vous n’avez pas le droit d’utiliser cette création à des fins commerciales. Si j’ai utilisé vos textes/photos et que vous souhaitez que je les retire, merci de me contacter en commentaire, ce sera fait rapidement.

Laisser un commentaire