Savoir se pauser

Il y a dans le souffle une sagesse que nous avons oubliée à force de vouloir courir plus vite dans un monde en évolution. Inspirer, expirer, ces mouvements des plus élémentaires de la vie reposent sur une loi simple, on ne peut pas inspirer indéfiniment. Le poumon plein doit se vider avant de pouvoir accueillir à nouveau l’air. Retenir le souffle, vouloir prolonger l’inspiration par avidité de vie, c’est précisément ce qui étouffe. La respiration n’existe que parce qu’elle est un juste équilibre.

Il en va exactement ainsi de l’esprit qui cherche à créer, à comprendre, à se dépasser. Nous avons hérité d’une image de la réussite entièrement construite sur l’inspiration continue, au sens de l’inhalation autant que de l’élan créateur, comme si la valeur d’une vie se mesurait à la densité ininterrompue de son effort. Or, l’histoire des idées et des œuvres raconte le contraire. Les intuitions porteuses naissent rarement au cœur de l’effort soutenu, elles surgissent dans la pause, dans la marche sans but, dans le bain, dans le demi-sommeil, dans cette oisiveté que nous avons appris à tenir pour une faute.

L’oisiveté n’est pas le vide de l’action, elle en est l’expiration. C’est le moment où ce qui a été absorbé, accumulé, tendu, peut enfin se déposer, se recomposer, trouver sa forme propre sans que la volonté vienne s’en mêler. De la même façon que l’on ne digère pas en mangeant, on ne pense pas vraiment en pensant activement, la pensée la plus féconde travaille souvent dans le retrait, pendant que l’attention se relâche et cesse de vouloir.

Ce que nous nommons dépassement suit ce même rythme binaire. Il n’est pas la ligne continue d’un effort qui s’intensifie sans jamais fléchir, mais l’alternance d’une tension et d’un relâchement, comme la corde qu’on ne peut faire vibrer que parce qu’elle a d’abord été détendue. Un rythme effréné et soutenu ne produit, à la longue, qu’un épuisement, il use la corde plutôt qu’il ne la fait chanter. La pause n’est donc pas une interruption de la trajectoire vers la découverte, elle est la trajectoire, dans sa portion invisible.

Peut-être faut-il alors réhabiliter ces temps de vide comme des temps pleins d’une autre nature. Le silence entre deux notes qui donne le sens à la musique, l’espace blanc de la page qui fait exister le mot, le plein qui ne vaut que par le vide qui le précède et le suit ? Créer, comprendre, se dépasser, ce serait moins produire sans relâche qu’apprendre à s’équilibrer, accueillir, puis relâcher, agir, puis se retirer, et faire confiance à ce qui, dans le silence, continue secrètement de mûrir.

Une chanson de Georges Moustaki – Le temps de vivre

Les paroles sur https://www.lacoccinelle.net/1247347-georges-moustaki-le-temps-de-vivre.html

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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