
Le frère Marie-Victorin, Conrad Kirouac de son vrai nom, avait été le champion de cette grande lutte entre les tenants d’une pédagogie ouverte et les défenseurs de la tradition classique. Il s’était battu griffes et ongles pour créer son laboratoire de botanique à l’Université de Montréal et y était parvenu. Il avait écrit une thèse de doctorat remarquable sur les fougères. Au lendemain de la crise de 1929, il allait fonder le Jardin botanique de Montréal. Jacques Rousseau, le grand explorateur du Nord québécois, l’homme de combat, l’homme de toutes les indignations, avait été son élève, il était devenu son second. Sous l’égide de Marie-Victorin, Rousseau allait rédiger trois chapitres de la Flore laurentienne. Dans la foulée de son maître qui avait marché la Minganie et combien de milieux naturels du Québec, Rousseau élargit le champ d’enquête et traversa à pied la forêt boréale, jusque dans la toundra. C’est lui, ce Jacques Rousseau, qui organisa la première exposition des Jeunes Naturalistes, nulle part ailleurs qu’au Mont-Saint-Louis, en 1928. Les deux hommes avaient été aux sources de la création de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.
Les libéraux de Taschereau ne tenaient pas ces pionniers en odeur de sainteté. Ou était-ce que Rousseau, Marie-Victorin et les autres ne respiraient pas assez la sacristie ? Toujours est-il que le premier ministre Alexandre Taschereau fut l’adversaire le plus féroce de la construction du Jardin botanique de Montréal. En 1932, sous la gouverne du même Taschereau, on songea à simplement fermer l’Université de Montréal, jugée superflue et inutile. On parlait alors du coût de l’éducation et de l’incapacité des Canadiens français à se payer un vrai système. Curieusement, c’est un nouveau venu en politique, un dénommé Maurice Duplessis, qui allait devenir l’allié de Marie-Victorin et des Frères des écoles chrétiennes dans cette lutte épique contre l’establishment clérical. Le carré rouge, à l’époque, était bleu.
Serge Bouchard (1947-2021) est un anthropologue, écrivain et animateur de radio québécois. Qu’avons-nous fait du passé, de l’héritage de nos parents, des premiers peuples qui ont habité notre pays ? Que faisons-nous de la nature qui nous entoure et nous nourrit ? Quel sens avons-nous aujourd’hui de notre humanité ? Et qu’en est-il des grandes énigmes liées à l’infini du temps, à la beauté, à l’amour, à la parole humaine, à l’âge qui vient, à la mort qui nous attend ?
Serge Bouchard dans Les Yeux tristes de mon camion
Une pièce musicale de Jean-Michel Blais – aubades
