
Nous menons tous une double vie. La conscience est un dialogue continu que nous entretenons avec notre for intérieur. À bien y réfléchir, je n’ai pas arrêté de me parler en silence, et ce, depuis l’âge de raison. Ce dialogue est intérieur, il appartient au pays de l’intime. L’intime est donc une voix, une grosse ou une petite voix que nous écoutons, que nous entendons, qui nous accompagne tout le temps.
J’ai toujours aimé les films où nous sommes suspendus au récit par le biais d’une narration, d’une voix qui raconte et qui représente la pensée du personnage, son passé, les péripéties de sa vie. C’est elle, la voix intérieure, qui s’exprime dans l’ordre de la mémoire du récit. C’est elle, cette voix, qui tente de donner sens à la trame narrative de toute une vie. Si je me permettais une parenthèse, je dirais que le pouvoir de la radio, que l’essentiel de la radio, tient à l’intimité de la voix. C’est-à-dire que son efficacité réside entièrement dans sa capacité de rejoindre le for intérieur de l’auditeur, de chaque auditeur. Cela est beaucoup plus sérieux que le simple divertissement ; le for intérieur a ses intimes convictions. Cela donne presque une conversation de société secrète.
Et s’il est vrai, comme on l’a souvent remarqué, que « je » est un autre, je dirais aussi que « je » entretient avec son fantôme, à tout le moins avec son esprit, une indissociable relation. La vie intérieure doit bien être cultivée, elle a des vertus thérapeutiques. Cette thérapie a quelque chose à voir avec le recueillement. Se recueillir, c’est se pencher sur la terre intime de sa longue quête, comme lorsqu’on regarde de haut une ligne, des routes et des chemins parcourus. Et ce continent intime est l’espace même d’une certaine mémoire. Le rêve est la continuation encore plus profonde de ces échanges entre nous et nous, entre « je » et l’autre « je », entre le moi visible et le moi intangible. Toutes les sociétés animistes ont compris que le moi était doublé d’un autre. Le mistanapeo des Innus, l’autre qui est en nous, mais qui n’est pas soumis à nos contraintes physiques.
Dit autrement, chaque être humain forme un couple avec lui-même. Nul n’échappe au regard de sa propre intimité. Au plus profond de nous se trouve cette fameuse voix intérieure, mais cette voix est aussi le champ de toute notre mémoire. Cet autre qui nous habite n’est pas seul. Il est accompagné d’autres voix et d’autres visages qui ont marqué notre parcours de vie. C’est ainsi que je discute souvent avec mon père, mort depuis vingt-trois ans. C’est ainsi que je discute avec ma première femme, morte depuis vingt-deux ans. Dans ma plus profonde intimité, y compris celle de mes rêves endormis ou éveillés, je les vois, je les entends, comme s’ils venaient me rendre visite. Nous pourrions croire que plus le temps passe, plus ces images, ces voix et ces visages s’estompent. C’est le contraire. La mémoire est ainsi faite qu’elle se creuse, se précise et s’approfondit avec le temps qui passe.
Ces dialogues intimes sont cruciaux, car ils ne sont pas sans conséquence sur notre bien-être, comme sur notre mal-être. Nous sommes malades quand ces dialogues se rompent et lorsqu’ils deviennent dysfonctionnels. Nous pouvons perdre le contact avec notre for intérieur, ce qui revient à perdre le contact avec nous-même. Nous sommes malades quand le voile se déchire et que c’est l’autre qui se met à parler sans aucune retenue. Dans les deux cas, nous perdons le contrôle, devenant incapables d’interpeller notre propre conscience. Alors cette conscience perd ses repères. Je ne me rappelle plus qui je suis, je ne me rappelle plus à qui je parle, je perds la mémoire et je ne sais plus qui parle.
Oui, nous formons avec nous-même un couple. Dans l’intimité de ce mariage, il est recommandé de s’aimer soi-même et de ne jamais hausser le ton, de crainte d’insulter ou d’abîmer rien de moins que notre âme, car notre double vie, ce n’est rien d’autre que celle de soi et de son esprit.
Serge Bouchard (1947-2021) est un anthropologue, écrivain et animateur de radio québécois. De novembre 1975 à octobre 1976, Serge Bouchard a voyagé avec des camionneurs dans le Nord-Ouest québécois. Son but : étudier et observer leur travail pour en faire le sujet de sa thèse de doctorat. Serge Bouchard et Mark Fortier ont transformé la matière de cette recherche ethnographique unique en un portrait vivant et pénétrant du monde des routiers.
Serge Bouchard dans La Prière de l’épinette noire
Une pièce musicale de Khatia Buniatishvili, Erik Satie – Erik Satie: Gymnopédie No.1

Merci pour la contribution, bonne journée
O quê significa que a saúde mental e emocional depende do equilíbrio na comunicação com nosso eu interior. Portanto, somos um ser duplo.