
Le geste est toujours identique, la tête qui s’incline, le corps s’abaisse, parfois le front touche le sol. Du point de vue de l’observateur, rien de particulier. Tout se joue dans le sens et l’intention de la personne qui pose l’acte. On ne peut donc pas départager les approches spirituelles par la posture elle-même afin de savoir si c’est de la soumission ou de la gratitude qui est exprimée. Et il n’y a pas nécessairement des postures contraires.
La soumission pour l’islam signifie l’abandon confiant à Dieu, et le sujud, la prosternation de la prière, est vécue par beaucoup comme le moment de plus grande proximité avec le divin, pas d’humiliation. Dans la règle de saint Benoît, l’humilité est une libération du moi plutôt qu’un écrasement. La vraie ligne de partage passe moins entre soumission et gratitude qu’entre un abaissement qui grandit et un abaissement qui diminue.
Pour s’y retrouver, il faut prendre en considération quelques critères aidant à faire ce discernement. Le premier est le destinataire. Devant qui ou quoi se prosterne-t-on ? Devant un absolu qui dépasse tout être humain, le geste relativise toutes les puissances terrestres, et il libère. Devant un homme, un chef ou un gourou qui en tire du pouvoir, il peut devenir instrument de domination. Le deuxième est la liberté. Le geste est-il consenti, et peut-on s’en relever ? Une prosternation imposée par la peur ou la pression du groupe n’a pas la même nature qu’une prosternation choisie. Le troisième est l’effet sur la personne. La tradition évangélique illustre cela par reconnaître l’arbre à ses fruits. Après le geste, suis-je plus paisible, plus ouvert, plus tendre envers les autres, ou plus craintif, plus dépendant, plus dur ? Enfin, il y a le mouvement intérieur. S’abaisse-t-on pour obtenir quelque chose, pour éviter une punition, ou pour reconnaître un don déjà reçu ?
Certaines approches spirituelles dépassent d’ailleurs la dualité soulevée. Dans le bouddhisme tibétain, les longues séries de prosternations servent à user l’orgueil et à cultiver la reconnaissance envers les maîtres et la lignée. Dans le zen, on s’incline devant la statue du Bouddha en sachant que l’on s’incline aussi devant sa propre nature d’éveil, celui qui salue et celui qui est salué ne sont pas deux. Au Japon, le simple salut quotidien mêle respect et reconnaissance de l’autre, sans aucune idée d’asservissement ou de gratitude.
La voie de passage de la prosternation est juste quand elle abaisse l’ego sans abaisser la personne. Elle devient suspecte quand elle sert à ce que quelqu’un se tienne debout au-dessus des autres.
Une chanson de Jean-Jacques Goldman interprétée par Céline Dion – Prière païenne
Les paroles sur https://www.musixmatch.com/fr/paroles/C%C3%A9line-Dion/Pri%C3%A8re-pa%C3%AFenne
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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