Le Pharaon et le tisserand   Leave a comment

Alexandrie, Parc Shalalat.

Une dernière pour souligner le retour

Près du Palais ou chaque matin le Pharaon Sesostris recevait les plaintes de ses sujets et rendait la justice, vivait un pauvre tisserand, du nom de Khounare . Il travaillait tout le jour a l’ombre de son figuier, avec entrain et sérieux.

Mais l’étoffe de chanvre qu’il tissait était rude et sa faim si grande qu’il acceptait de vendre ce tissu aux paysans pour une « bouchée de pain « . Pour autant il ne se plaignait jamais de son sort : bien au contraire il louait les dieux de lui obtenir régulièrement de la besogne et de lui préserver jeunesse et sante pour vivre pleinement la condition assignée par le destin.

Or, en plein hiver, il remarqua pour la première fois que son figuier portait des fruits. Il en compta dix, dissémines dans la ramure : aussitôt il remercia le dieu Ré de ce cadeau inattendu et se remit a sa tache quotidienne sans se troubler ni se divertir d’un pareil événement.

L’un des jours suivants, Tehouti , fils d’Asari , paysan du domaine de Pharaon , habituellement un peu plus attentif au courage et au talent de Khounare que la plupart des autres clients du tisserand , s’arrêta près du figuier ; comme a chaque fois qu’il venait commander une toile , il s’interrogea sur l’efficacité de la dernière crue du Nil pour la récolte annuelle des céréales.

Pendant cette conversation, le tisserand remarqua vite l’air plus soucieux que d’ordinaire de son client ; il s’enquit alors de la cause d’un visage aussi sombre ; l’autre se confia aussitôt, comme soulage de pouvoir partager sa détresse : son unique fille, Baiti, était son seul soutien pour cultiver son champ et tenir sa maison, depuis le décès déjà lointain de son épouse, et voila qu’elle se mourait d’une mauvaise fièvre, après avoir pris froid dans un vent plus glacial que de coutume.

Sans connaitre la jeune femme, Khounare sentit de la compassion pour elle et son père. Il chercha rapidement ce qu’il pourrait trouver pour leur apporter son aide; machinalement, il tourna la tête vers le feuillage de son figuier et vit que l’une des dix figues découvertes la semaine précédente semblait mure à point.

Immédiatement, il se lève, la cueille et la tend au paysan :  » Offre-la a ta fille, afin qu’elle goute quelques derniers plaisirs avant de mourir. Et si elle vit encore par la grâce de Thot dont la magie divine permet les guérisons, reviens demain en chercher une autre qui devrait a son tour être parvenue a maturité ».

Heureux et reconnaissant du cadeau, le fellah s’en fut sans tarder. De retour chez lui, il déchira précautionneusement de menus lambeaux du fruit précieux pour les glisser au fur et a mesure entre les lèvres desséchées de sa fille, inconsciente, qui n’avait plus mange depuis quatre jours et régurgitait l’eau pure dont Tehouti avait tente de la désaltérer; sans se décourager, il poussa entre les dents qui claquaient mécaniquement chaque morceau de chair violette et parfumée, avec l’espoir qu’il fondrait pour régénérer le corps exsangue de la mourante. A la deuxième bouchée, les violents frissons qui tordaient la malheureuse cessèrent soudain.

Le fellah continua l’opération, puis resta debout, immobile, a veiller sa chère fille en invoquant le secours d’Horus, roi des vivants; il suppliait aussi le père de ce dernier, Osiris, souverain des morts, d’attendre encore avant d’attirer Baiti dans son royaume. Ces prières parurent exaucées puisque la malade, après une légère déglutition, poussa un profond soupir et tomba dans le sommeil.

Le lendemain des l’aube, Tehouti courut auprès de Khounare, qui se réjouit du mieux-être procure par la première figue.

De jour en jour et de figue en figue , l’état de la jeune fille ne cessa de s’améliorer : sa respiration fut régulière et paisible , libérée du râle rauque de l’agonie, le deuxième jour; le troisième, elle murmura  » mon père  » en ouvrant les yeux avec un sourire; elle retrouva des couleurs généralisées le quatrième ; le cinquième, elle put tendre la main vers celle de son père en balbutiant merci; elle mastiqua le fruit avec gourmandise le sixième jour et le septième, elle attend le fellah assise sur sa couche, toute rose et les yeux vifs : elle lui ouvre les bras, puis glisse elle-même derrière ses dents la septième figue, plus charnue et plus parfumée que les précédentes, avant de déclarer la bouche pleine qu’elle se sent revivre, prête a se lever.

Oui, mais voila, depuis le quatrième jour, devant l’amélioration de la sante de sa fille, le paysan n’avait pu taire sa joie ni sa reconnaissance pour le tisserand : il en avait parle a ses voisins les plus proches, qui a leur tour avaient transmis les bonnes nouvelles des qu’elles leur parvenaient.

Hélas, le bonheur ne préserve pas des méchants ni des envieux ! Le chef des pourvoyeurs de Pharaon, Marouitensi, eut vent de cette convalescence et de la possession par un vulgaire tisserand de dix figues prodiguant leur pulpe juteuse et sucrée en plein hiver :  » Comment ?  ce gueux n’a même pas propose ces fruits au Pharaon, selon la bienséance ? Il les a gardes pour une souillon, une fille de basse classe ! Quel sacrilège ! La dégustation exceptionnelle revenait de plein droit a Sesostris et a son entourage.»

Khounare fut donc arrête et jeté dans une geôle souterraine, tandis que les trois magnifiques figues restant sur l’arbre étaient cueillies et portées a Pharaon au nom de l’intendant Marouitensi, qui, en remerciement de son cadeau original et apprécie, reçut une bourse bien remplie.

Pourtant, tous n’oublièrent pas le tisserand : Tehouti et ses voisins constatant son absence anormale et la disparition des trois dernières figues, interrogèrent en vain les soldats de garde; alors ils se réunirent et bâtirent un projet pour sauver Khounare. Ils décidèrent de s’asseoir a terre devant l’entrée du palais; l’intendant constata avec fureur qu’on ne livrait plus ni fruits ni légumes pour son maitre. Les paysans se laisserent trainer par les soldats dans la poussière de l’esplanade, mais ne reprirent pas le chemin de leur champ ou jardin. Bientôt, sur l’ordre de Marouitensi gonfle de rage, les manifestants solidaires furent a leur tour enfermes dans des cachots, sauf Tehouti qu’un pressentiment avait pousse à se plaquer contre le mur extérieur du palais, a l’écart de ses compagnons, dissimule par l’obscurité de la nuit tombante.

Le matin suivant, anonyme parmi les sujets venus réclamer justice au Pharaon, Tehouti pénètre dans le palais et, des que son tour survient, se prosterne devant le trône, raconte brièvement son histoire avant de présenter sa requête : que les fellahs et Khounare recouvrent leur liberté…

Quelques instants plus tard, devant tous les amis du tisserand, Pharaon lui rend justice, puis lui demande de quitter son figuier et ses clients paysans pour consacrer son art au tissage des parures royales.

Humblement, Khounare remercie Sesostris de cet honneur mais avoue qu’il préfère rester auprès de son figuier qui lui a procure la joie d’offrir du bonheur a d’autres; il désire aussi continuer d’être a la disposition de ceux qui se sont mobilises pour le délivrer.

Alors la Reine se penche a l’oreille de son époux: elle suggère un compromis, aussitôt approuve par Pharaon et accepte par le tisserand. On bâtirait une enceinte autour du figuier miraculeux et dans cet enclos sacre, un oratoire dédie a Ré; Khounare en serait le gardien, abrite avec son métier a tisser dans une confortable maison de briques crues, avec terrasse; en échange, l’artisan devrait se rendre la première moitie de chaque mois au palais ou lui serait réservée une grande salle, pour y réaliser les commandes de la Cour, généreusement rémunérées, et former des apprentis après avoir sélectionné les plus doués des adolescents pauvres de la région.

Ainsi fut fait.

Entre temps, Tehouti le fidele fut nomme chef des pourvoyeurs a la place du brutal et peu scrupuleux Marouitensi.

Or, quand on publia l’avis de recrutement pour l’apprentissage, Baiti voulut se présenter. Les yeux rehausses d’un trait de khol noir, les formes juvéniles valorisées par un fourreau de lin blanc a larges bretelles et l’âme confortée par l’amulette en forme de scarabée dont le bleu brillait sur sa gorge, elle chemina vers le palais…… et Khounare. La, les deux jeunes gens, inconnus l’un pour l’autre, mais déjà lies par la générosité de l’un et la maladie de l’autre, succombèrent a un coup de foudre amoureux réciproque.

Après leur union bénie par les prêtres de la Cour sous la bienveillante protection de Sesostris, les deux nouveaux époux se retirent et se recueillent main dans la main sous le figuier. Machinalement, ils lèvent la tête et remarquent que, de nouveau, l’arbre porte des fruits: ils en comptent vingt.

 

Anne Chrysoteme

Publié 17 décembre 2016 par dandanjean dans conte

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