Les clochards célestes

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Il croit qu’il faut imaginer le monde comme le rendez-vous des errants qui s’avancent sac au dos, des clochards célestes qui refusent d’admettre qu’il faut consommer toute la production et par conséquent travailler pour avoir le privilège de consommer, et d’acheter toute cette ferraille dont ils n’ont que faire; réfrigérateurs, récepteurs de télévision, automobiles ( tout au moins ces nouvelles voitures fantaisistes) et toutes sortes d’ordures inutiles, les huiles pour faire pousser les cheveux, les désodorisants et autres saletés qui, dans tous les cas, atterriront dans la poubelle huit jours plus tard, tout ce qui constitue le cercle infernal: travailler, produire, consommer, travailler, produire, consommer.

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Et je me disais que peut-être ces clochards célestes m’apporteraient la lumière.

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Je me rappelai le fameux axiome zen : « quand tu parviendras au sommet de la montagne, continue à monter ».

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Soudain, j’entendis un roulement magnifique et haletant, une étrange musique, d’une mystique intensité. Je levai les yeux : Japhy était debout, au sommet du Matterhorn, faisant entende le magnifique chant de joie du Bouddha-triomphant-qui-a-écrasé-les-montagnes. C’était comique aussi par certains côtés, encore que le plus haut sommet de Californie ne fût pas comique du tout en ce moment, avec ses rafales de brouillard. Mais il fallait bien le reconnaitre : le cran, l’endurance, la sueur, et maintenant ce chant d’une humanité déboussolée c’était comme de la crème fouettée sur une pièce montée.

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Le bouddhisme zen n’est pas tant porté vers la bonté que vers un brouillage de l’intelligence. Et cela afin de permettre à l’entendement de comprendre que toutes les sources de toutes choses ne sont qu’illusions.

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Un véritable haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité. Le plus beau des haï-kaï est probablement celui-ci:

Le moineau sautille sur la terrasse.

Il a les pattes mouillées.

C’est un poème de Shiki. On voit les traces des petites pattes mouillées avec les yeux de l’imagination. Et cependant, dans ces quelques mots, il y a aussi la pluie qui est tombée ce jour-là. On sent presque le parfum des aiguilles de pain humide.

Jack Kerouac dans Les clochards célestes

Une pièce musicale de Kitaro – Matsuri

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