Rudy Giuliani et la main du gourou ?

Un jour, dans le cadre d’une émission, j’ai serré la main d’une personne qu’on présentait comme un travailleur humanitaire œuvrant dans des pays en développement. On disait de ce Français exemplaire qu’il était un adepte de la simplicité volontaire doté d’une grande conscience sociale et environnementale. Or, à ma grande surprise, il s’est présenté au lieu de tournage accompagné de sa suite, des jeunes hommes et des femmes pour la plupart, qui semblaient lui obéir au doigt et à l’œil. Tout ça me semblait suspect. Publié le 1er mai 2021 à 11h00

BOUCAR DIOUF

HUMORISTE, CONTEUR, DOCTEUR EN BIOLOGIE ET ANIMATEUR

Mais, dès que j’ai serré la main de cet homme, mon cœur m’a fait comprendre ce que mon esprit ne percevait pas. Sa poigne était solide et dominatrice. Il a essayé de me tirer vers lui tout en poussant ma main vers le bas, comme pour m’obliger à m’agenouiller et à me soumettre. Alarmé, j’ai résisté à cette première manœuvre de subordination tel Macron face à Trump au Sommet du G7 ! Vous vous souvenez certainement de cette poignée de main qui, devant les caméras du monde entier, avait des allures de bras fer. Mais il me restait un autre combat à faire, moins physique, mais tout aussi intense, avec mon invité. Je devais soutenir le regard de ce superprédateur. Je devais lui signifier que je n’étais pas une proie potentielle en défiant ostensiblement son insupportable regard.

C’est alors que j’ai pensé à ce que disait ma mère sur la façon dont ce type de personne sonde les points de vulnérabilité d’un humain pour les exploiter en sa faveur. Chacun de nous, disait maman, naît avec un trou dans le cœur symbolisant ses besoins affectifs. Quand pendant son enfance on a pleuré sans être calmé, quand on a eu peur sans être rassuré, quand on a exprimé ses besoins sans être entendu, on peut hériter de meurtrissures intérieures qui risquent de se transformer en autant de points d’ancrage pour les manipulateurs en chasse, disait maman. Ce sont précisément ces zones de vulnérabilité psychiques que cherchait mon invité. Avec un savant mélange de psychologie, une bonne dose d’intimidation et des manipulations savamment réalisées, ces alchimistes de l’âme humaine aux capacités d’influence hors normes parviennent à contrôler quelqu’un grâce à ces points de vulnérabilité. Une fois sous leur emprise, certains seront prêts à tout faire pour la cause, même à mourir.

L’avocat Michael Cohen racontait que pour une raison inexplicable, il se sentait incapable de refuser une demande de Donald Trump alors qu’il était au pouvoir.

Complètement sous son emprise, Cohen avouait candidement qu’il était même prêt à prendre une balle pour son ancien client. Si vous voulez mon avis, cela ressemble à cette relation malsaine qui unit un disciple à son gourou. Une rapide recherche dans l’histoire récente montre que ce ne sont pas les exemples de chefs de sectes ayant poussé leurs membres au sacrifice ultime qui manquent.

Après ma rencontre avec mon original invité, j’avais l’étrange impression d’avoir échappé à un envoûtement maléfique. J’étais convaincu d’avoir été en présence d’un gourou, et je voyais ses accompagnateurs comme des disciples au service du maître. Encore aujourd’hui, je regrette d’avoir donné de la visibilité à ce sorcier dit philanthrope.

PHOTO MIKE SEGAR, ARCHIVES REUTERSRudy Giuliani et Donald Trump en 2016

Si j’évoque Donald Trump dans cette anecdote, c’est parce qu’il m’arrive de penser qu’il est lui aussi une sorte de gourou, ce qui expliquerait son emprise incompréhensible sur ceux qui ont plié sous sa poignée de main et son regard prédateur. Sinon, comment comprendre que des gens sensés soient tombés si facilement sous son contrôle absolu ? Le lien entre Donald et un gourou a germé dans mon esprit quand j’ai entendu Caroline Giuliani, la fille de Rudy, raconter ne pas comprendre comment son père est devenu ce bulldog à la solde de Donald.

C’est effectivement très troublant, car on avait parfois l’impression que l’ancien maire de New York était devenu quelqu’un d’autre avec le temps. Comment un avocat brillant, homme d’affaires astucieux et politicien à succès peut-il être ainsi réduit au rang de disciple risible ?

Comment a-t-il pu devenir une caricature de lui-même devant les caméras du monde entier pour un être aussi méprisant que Donald Trump ?

D’ailleurs, il risque de payer cher cette démonstration de fidélité, car il se fait harceler cette semaine par les agents fédéraux qui enquêtent sur ses activités en Ukraine. C’est pour cette raison que j’ai pensé écrire ce texte et non par nostalgie pour l’agent orange de la Floride.

Et si Donald avait de la graine de gourou ? Pas le gourou chasseur de pédo-satanistes, mais bien un vrai gourou : celui à qui il ne faut jamais serrer la main, celui qui trouve les moindres cachettes dans l’âme des autres pour en tirer profit. Il faut voir les élus républicains se prosterner devant lui pour comprendre qu’au-delà de ses partisans zélés, des mensonges et de l’intimidation, Donald semble avoir la capacité d’ensorceler ceux qui s’approchent de lui imprudemment. C’est ce charisme presque surnaturel qui fait la force des grands gourous. Même quand on le déteste, force est d’admettre que Donald a quelque chose de magnétique.

Certains médias n’échappent pas à son pouvoir d’endoctrinement, d’ailleurs. Depuis son départ, il me semble que la chaîne CNN n’est plus la même. Il y a un petit quelque chose qui manque dans la programmation. Il faut dire qu’on parlait du grand requin blond 24 heures sur 24. D’ailleurs, Donald, qui connaît bien la télé, avait raison de rappeler aux dirigeants de cette station, une note de mépris dans la voix, qu’il mériterait quand même un petit remerciement pour le gros pactole qu’il rapporte aux médias.

Tout autour de Donald nous rappelle une communauté sectaire : les fabulations qui font du gourou un mystérieux chasseur de pédophiles, le système pyramidal du flux financier provenant des membres, la prédation de ceux qui veulent sortir de la communauté et, surtout, le charisme fou – voire diabolique – du chef. Oui, Donald a un pouvoir magnétique très rare. Aussi, même s’il ne monopolise plus nos écrans, il continue de tenir en laisse ses disciples les plus dévoués, ce qui rend encore plus troublant ce message aux sonorités prophétiques qu’il a dégainé à son dernier discours : « D’une façon ou d’une autre, nous reviendrons ! »

Si le virus de l’herpès pouvait parler, c’est aussi ce qu’il dirait. Comme Donald, ce virus veut être sur toutes les lèvres ! Comme Donald, on ne veut surtout pas qu’il revienne ! Mais avons-nous vraiment le choix ? Depuis quand réduire un gourou au silence amenuise-t-il son pouvoir sur ses disciples ? Comme le disait un élu démocrate : « Je n’ai pas peur que Donald Trump se représente en 2024 ; ce que je crains, c’est qu’il perde encore. »

La source de l’article https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2021-05-01/rudy-giuliani-et-la-main-du-gourou.php

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