Frémissement amoureux

Il faut répéter sans se lasser que ce qui existe sur terre n’est qu’une ombre du possible, une option entre mille autres. Nous avons été invités à jouer au jeu des dieux, à créer du frémissement, de l’ample, du vibrant – et non à visser l’écrou de la coercition sociale et des soi-disant impératifs économiques.

Notre inertie rend probable que le probable ait lieu – mais il n’est pas pour autant improbable que ce soit l’improbable qui surgissent.

Ce qu’il y a de toute urgence à transmettre est invisible.

Tantôt, après une visite dans une école, voilà qu’une jeune fille m’attendait sous la pluie.

Ses cheveux et ses vêtements étaient trempés mais elle n’avait pas voulu quitter ce coin de trottoir, de peur de me manquer.

« Je vous ai attendue pour vous promettre de ne jamais plus attenter à ma vie. »

Elle découvre son bras nu couvert de cicatrices.

« J’ai compris quelque chose en vous écoutant. Je ne pourrai plus faire comme si je n’avais pas entendu… »

Son visage dégoulinant d’eau et lumineux reste buriné sous mes paupières.

J’ai beaucoup repensé à cette rencontre et longtemps j’ai cherché quels avaient été les mots qui l’avaient touchée ainsi. Je faisais fausse route.

Ce n’était pas des mots particuliers. Quelque chose en elle était entré en résonance avec quelque chose en moi. Et ce quelque chose était à la fois la qualité la plus universelle et la plus singulière de chacune de nous : ma vénération de la Vie, mon saisissement devant elle. C’est cette mémoire-là, réveillée, qui l’a harponnée et tirée hors des eaux noires de la mort.

N’oublie pas les chevaux écumants du passé.

Ils n’ont, pour se faire entendre, que leur sueur et le battement de leur sang affolé par la course.

Du fond des temps…

Dans un galop fou…

Ils viennent de si loin…

L’étrange est qu’ils n’apportent aucun message, aucun rouleau de parchemin glissé sous un harnais.

Leur message n’a pas de mots, pas de contenu, il ne se formule pas, n’a jamais été envoyé ni reçu, ni gravé sur un fronton.

C’est un frémissement amoureux.

Christiane Singer (1943-2007) était une femme de lettres française. Qu’il s’agisse de romans ou d’essais, toute son œuvre est baignée de spiritualité. Elle fut disciple de Karlfried Graf Dürckheim. Femme de la rencontre, elle était très régulièrement invitée à donner des conférences dans les contextes les plus variés. Thérapeute, elle conduisait également des séminaires dans la propriété du château médiéval de Rastenberg en Autriche où elle vivait avec mari et enfants. Christiane Singer, nourrissant son récit de souvenirs, d’anecdotes, de contes et de récits mystiques, atteint, avec une grâce infinie, l’intime et l’universel, dans ce livre de sagesse dont on ressort apaisé et radieux.

Christiane Singer dans N’oublie pas les chevaux écumants du passé

Une pièce musicale de EDVARD GRIEG – Morning

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