Autoportrait chevaleresque

Alors, je me dis que le monde a beau avancer avec orgueil vers l’abîme, j’ai les armes de quelques phrases. Et cela suffit pour que je puisse me remettre à écrire, cela suffit à me faire tenir debout. J’ai des armes, cela me va. Je peux au moins tenter de lutter. Et je ne suis pas seul, mes alliés sont alignés plus ou moins alphabétiquement dans les rayonnages de ma bibliothèque encombrée. J’ai pour moi l’espoir imbécile qu’un livre peut changer le monde.

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Ce sont les aventures de l’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, et à mon tour j’ai envie de m’y plonger parce que le monde ne me suffit pas. Où que je porte mon regard, le rêve fait défaut. J’entends partout répétés des mots d’ordre pragmatiques, réalistes, cyniques et blasés. Chaque jour, les actualités voûtent ma joie. J’ai envie de faire mon sac, de la sangler sur mes épaules et de partir à la suite de deux fous. Comme eux, le réel m’attriste et m’épuise, et comme eux je crois au pouvoir de la littérature.

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Un journaliste un jour m´a demandé si j´écrivais pour changer le monde, et j´ai répondu : oui, bien sûr. Le monde change entre les pages d´un livre, quelque chose qui n´était pas là arrive peu à peu. Je crois en la littérature. J´insiste sur ce verbe : je crois. Elle m´a offert de si beaux moments de lecture, elle m´a offert des pensées, des inquiétudes, des regards obliques sur la société, elle m´a offert de la beauté et de la compréhension, elle m´a offert cette vibration qui partout me saisit (…). Je n´ai aucune autre certitude, je ne sais jamais si le texte que j´écris deviendra un livre.

Il était une fois un vieil homme qui s´est cru chevalier d´avoir lu des livres de chevalerie.

Il était une fois un adolescent qui s´est voulu écrivain d´avoir lu des romans et des poèmes, des pièces de théâtre et des récits.

La preuve est faite que la littérature change le monde. Elle a changé et orienté ma vie.

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Ce qu’il faut d’héroïsme pour développer une pensée critique contre la société, peaufiner ses arguments, analyser et approfondir et rechercher et disséquer et prospecter, pour au final glisser ses intimes convictions dans un livre qui ne sera lu que par les gens qui partagent le même point de vue.

Éric Pessan dans Don Quichotte : Autoportrait chevaleresque

Une pièce musicale Overture « Man Of La Mancha »

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