Les limites de la vérité

Peut-on envisager que la vérité est une limite pour l’esprit ? D’un côté, la vérité semble être ce qui libère la pensée, car savoir ce qui est réel permet d’agir, de construire, de dialoguer. De l’autre, toute affirmation de vérité peut devenir un obstacle à la découverte, car ce qui est vrai n’est plus discutable, et la pensée se fige doucement.

On serait en droit à se poser la question autrement. Est-ce la vérité elle-même qui limite, ou, certains usages de celle-ci ?

En effet, quand une affirmation est déclarée vérité définitive, elle place le questionnement en dissidence. L’histoire des dogmes, qu’ils soient religieux, politiques, ou scientifiques, montre que les grandes rigidités intellectuelles ont souvent été justifiées au nom de la vérité. Galilée face à l’Inquisition, Semmelweis ridiculisé pour avoir dit que les médecins devaient se laver les mains. La vérité établie a souvent écrasé d’autres vérités naissantes.

Par exemple, pour le philosophe Friedrich Nietzsche, il n’y a pas de vérité en soi, il y a des interprétations, des perspectives, des forces qui s’imposent. Appeler quelque chose comme vrai, c’est souvent vouloir le figer, le dominer, l’imposer aux autres. La vérité serait alors moins une découverte qu’une conquête déguisée.

Psychologiquement, croire qu’on détient la vérité rassure, et cette sécurité peut décourager la remise en question. Le philosophe Charles Peirce notait que les humains ont tendance à fixer leurs croyances et à résister à ce qui les dérange. La vérité devient alors une forteresse contre le doute, plutôt qu’une invitation à aller plus loin.

Le philosophe et historien Michel Foucault faisait valoir que chaque époque, chaque société produit ses propres régimes de vérité, des systèmes qui déterminent ce qui peut être dit, cru, pensé. La vérité avec cette perspective n’est jamais neutre, car elle est produite par des institutions, des pouvoirs, des savoirs. En ce sens, elle est un instrument de contrôle social.

J’entends quelques-uns d’entre nous dire que si tout se vaut, si aucune affirmation n’est plus vraie qu’une autre, la pensée se dissout. Alors, il se pourrait que le relativisme absolu soit une impasse, car on ne peut même plus dire que le relativisme est vrai sans se contredire. Avec cette perspective, la vérité est la condition même du sens, et donc de la pensée.

Cette perspective trouve un écho dans les grandes traditions intellectuelles qui ne conçoivent pas la vérité comme un point d’arrivée, mais comme un horizon qui recule. Socrate ne prétendait pas savoir, il cherchait. La science et la spiritualité ne produisent pas des certitudes définitives, mais des modèles provisoirement solides, toujours révisables. Cette vérité-là est un moteur, non un frein.

Dans un monde de propagandes, de fausse nouvelle, de manipulations, renoncer à la vérité au nom de la liberté de pensée est dangereux. Hannah Arendt l’a bien exprimé, le totalitarisme ne cherche pas à imposer un mensonge particulier, il cherche à détruire la distinction même entre vrai et faux, pour que plus rien ne résiste. La vérité est alors une forme de résistance.

Aussi, pour Spinoza, connaître les causes réelles de ce qui nous affecte, c’est-à-dire comprendre le monde tel qu’il est, est le chemin vers la liberté. L’ignorance enchaîne, alors que la connaissance vraie émancipe.

Est-il alors possible d’envisager que ce qui limite la pensée, ce n’est pas la vérité, c’est la prétention à la posséder définitivement. La limite pour la pensée n’est peut-être pas la vérité, mais la certitude, c’est-à-dire cette façon de croire qu’on est déjà arrivé, alors que la pensée est toujours, par nature, un chemin.

Une chanson de Arno – La Vérité

Les paroles sur https://www.paroles.net/arno/paroles-la-verite

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

COPYRIGHT – DROIT DE REPRODUCTION – La reproduction de cet article sur un blogue ou un site est autorisé à condition de respecter :   * L’intégralité du texte — Vous ne devez pas modifier, transformer ou adapter ce texte. * Le droit d’auteur — Vous devez citer le nom de la source (avec un hyperlien vers l’article original de préférence). * La finalité sans but lucratif — Vous n’avez pas le droit d’utiliser cette création à des fins commerciales. Si j’ai utilisé vos textes/photos et que vous souhaitez que je les retire, merci de me contacter en commentaire, ce sera fait rapidement.

Laisser un commentaire