La mesure de l’instant

Nous ne vivons pas à tout moment le présent dans sa forme dénudée. La plupart du temps, nous le vivons comme doublé, recouvert d’une pellicule de souvenir qui le compare à ce qui fut, ou d’une projection qui l’évalue à l’aune de ce qui viendra. Regarder en arrière n’est jamais un retour à la réalité, la mémoire ne restitue pas l’expérience, elle la recompose, l’élague, la charge d’un sens qu’elle n’avait pas au moment où elle se vivait. Le passé que nous convoquons n’est déjà plus l’événement, c’est son ombre d’un moment composée, façonnée par le regard d’aujourd’hui qui la regarde.

Anticiper l’avenir opère la même déformation, mais en sens inverse. Se projeter, c’est vivre par avance une scène qui n’existe pas encore, et lui prêter les couleurs de nos désirs ou de nos craintes présentes. L’instant à venir, ainsi anticipé, cesse d’être une ouverture pure pour devenir un décor déjà peint, de sorte que lorsqu’il advient réellement, il doit se mesurer à une image qui n’était que la nôtre, et qu’il ne pourra jamais tout à fait rejoindre. Le futur imaginé vole au futur réel sa fraîcheur. Les techniques de visualisation peuvent atteindre des résultats dans un contexte très circonscrit.

Entre ces deux distorsions, la nostalgie qui embellit ou alourdit ce qui n’est plus, l’attente qui idéalise ou redoute ce qui n’est pas encore là, ne reste intact que l’instant. Non pas l’instant comme point mathématique isolé, mais l’instant comme seule mesure véritable de la présence, le lieu unique où l’expérience se donne sans le filtre du récit qu’on n’en fera ni du scénario qu’on en attendait. C’est une forme de consentement simple à ce qui est là, avant que la pensée ne le range dans le tiroir du souvenir ou ne le projette dans celui du désir.

Car la vie, prise dans son déroulement, est à mes yeux une grande mélodie. Elle n’existe que dans la succession de notes et de silences qui, un à un, révèle le sens par leur enchaînement vécu, jamais par leur accumulation en mémoire ni par leur anticipation en pensée. Vouloir ressaisir une mélodie en la figeant sur une seule note passée, ou en se précipitant vers la note qui n’est pas encore jouée, c’est justement ce qui empêche de l’entendre. La mélodie ne se donne qu’à celui qui reste dans la note qui sonne, entre les silences, maintenant, attentif à sa vibration propre, sans la retenir ni la devancer.

Accéder à la mélodie de la vie, nous permet d’apprendre ce dépouillement, être capable de ne pas écouter le passé qui bourdonne encore, être capable de ne pas écouter l’avenir qui appelle déjà, mais laisser sonner, pleinement, la seule note qui existe véritablement, celle de l’instant présent.

Une chanson de Harmonium – Pour un instant

Les paroles sur https://genius.com/Harmonium-pour-un-instant-lyrics

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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