Passion de vivre et liberté, selon Kazantzakis (3)

Nikos Kazantzakis n’a jamais choisi entre la chair et l’esprit, il a fait de leur dualité le moteur même de la vie. Dans Alexis Zorba, ce combat a deux visages. D’un côté Zorba, l’homme du corps et de l’instant, de l’autre, le narrateur, le Patron, intellectuel nourri de livres et de Bouddha.

Le Patron écrit sur la vie, Zorba vit. Le premier craint de se tromper, le second craint seulement de ne pas avoir osé. Le roman pourrait sembler donner simplement raison à Zorba. Ce serait trop facile.

Car le Patron, c’est Nikos Kazantzakis lui-même, et il ne renie pas l’esprit. Il découvre plutôt qu’un esprit qui ne passe pas par le corps, Satprem dirait par le corps de la Terre, reste stérile. Inversement, la fougue de Zorba ne devient sagesse qu’à travers le regard qui l’observe et l’écrit. L’un a besoin de l’autre.

On retrouve cette tension partout dans l’œuvre de Nikos Kazantzakis. La Dernière Tentation du Christ montre un Jésus déchiré entre l’appel divin et le désir d’une vie d’homme ordinaire. Sa victoire n’est pas d’ignorer la chair, mais de l’incarner réellement. La liberté naît de cette lutte assumée, jamais de sa suppression.

C’est là que Nikos Kazantzakis rejoint une intuition commune à bien des guides qui ont inspiré l’humanité, l’esprit ne s’élève pas en fuyant la matière, mais en l’incarnant. La danse de Zorba et l’ascèse du moine sont deux formes du même élan.

Ce que Nikos Kazantzakis nous laisse, ce n’est pas une doctrine de la liberté, mais une manière de se tenir à l’affut des voies de passage. Il ne promet ni salut ni repos. Il invite à franchir, encore et encore, la limite qui nous retient.

Son Odyssée (1938), immense poème de 33 333 vers, reprend Ulysse là où Homère l’avait laissé. Revenu à Ithaque, le héros repart aussitôt, le retour n’était qu’une étape. Toute arrivée devient un nouveau départ. La liberté n’est pas un lieu où l’on s’installe, c’est un passage que l’on habite.

Peut-être est-ce une leçon précieuse. Dans un monde saturé de promesses et de peurs, Nikos Kazantzakis propose un geste simple et radical, se départir de l’espoir qui nous projette ailleurs, ainsi que de la crainte qui nous fige. Il reste alors l’instant, pleinement vécu, et le mouvement, la marche.

La passion de vivre et la liberté se rejoignent ici. Aimer la vie jusqu’à ne plus rien lui demander, être libre jusqu’à ne plus avoir peur de la perdre. Sur les remparts d’Héraklion, face à la mer, les trois phrases de l’épitaphe ne ferment pas une vie. Elles ouvrent une voie de passage.

Une pièce musicale de Peter Gabriel – It Is Accomplished

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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