Passion de vivre et liberté, selon Kazantzakis (2)

Si la passion de vivre avait un visage, ce serait celui d’Alexis Zorba. Le personnage du roman de 1946 est inspiré d’un homme réel, Georges Zorbas, avec qui Nikos Kazantzakis exploita une mine de lignite dans le Péloponnèse en 1917. L’écrivain le dira plus tard, peu d’êtres lui ont autant appris.

Zorba ne pense pas à ce qu’il va vivre, il vit. Il mange, aime, joue du santour, se met en colère, se met à rire et danse pendant que d’autres prient. Chaque matin est le jour à vivre. Devant une femme, un verre de vin ou la mer, il s’ouvre à la rencontre d’être au monde.

Ce n’est pas de l’insouciance. Zorba connait la mort, il l’a côtoyée à la guerre. Mais précisément parce que tout passe, il refuse de vivre à moitié. Sa vision de la vie tient en une conviction, un humain a besoin d’un grain de folie pour sortir du cadre qui s’installe, sinon il n’ose jamais couper les amarres et repartir libre.

La scène finale du livre • Alexis Zorba l’illustre. Le grand projet de téléphérique s’effondre, l’argent est perdu, l’entreprise ruinée. Que fait Zorba ? Il danse sur la plage, et entraîne le narrateur avec lui. L’échec n’efface pas la joie, seule la vie est vraie.

La passion de vivre, chez Nikos Kazantzakis, n’est donc pas l’appétit d’un consommateur. C’est une forme d’attention présente, presque mystique, à ce qui est là.

Si Zorba incarne la passion, Ascèse (Salvatores Dei, 1927) en révèle sa vision de la métaphysique. Ce petit livre dense, écrit comme un bréviaire, est l’essence philosophique de Nikos Kazantzakis. La liberté n’est jamais acquise, c’est une conquête recommencée chaque jour par de nouvelles voies de passage.

Le point de départ est vertigineux. Nous venons d’un abîme obscur et nous retournons à un abîme obscur. L’intervalle lumineux entre les deux, nous l’appelons la vie. Rien ne garantit un sens. Il faut pourtant marcher, et marcher debout.

L’ouvrage suit un itinéraire en étapes. La préparation, puis la marche à travers le moi, la race, l’humanité et la terre, puis la vision, l’action, et enfin le silence. À chaque palier, l’humain doit briser une limite qui le rassurait. La liberté, ici, est une suite d’obstacles franchis par arrachements successifs.

Nikos Kazantzakis renverse aussi la perspective religieuse. Ce n’est pas Dieu qui sauve l’homme, c’est l’homme qui, par sa lutte, sauve Dieu. Dieu n’est pas un sommet immobile, mais un cri qui monte à travers la matière, la plante, l’animal, l’humain, et qui a besoin de nous pour continuer son ascension.

D’où l’image célèbre des trois prières de l’arc. La première âme demande au Seigneur de la tendre, de peur de pourrir. La deuxième le supplie de ne pas trop la tendre, de peur de se rompre. La troisième lui demande de la tendre plus fort encore, qu’importe si elle se rompt. Nikos Kazantzakis choisit la troisième.

Voilà le sens profond de l’épitaphe. Ne rien espérer, c’est cesser de négocier avec l’avenir. Ne rien craindre, c’est cesser de fuir l’abîme. Ce que Nikos Kazantzakis appelle le regard crétois, c’est fixer le gouffre sans détourner les yeux, et chanter quand même.

Une pièce musicale de Peter Gabriel – A Different Drum