Raphael Confiant

Parti pour découvrir la Martinique, je vous propose quelques vidéos et textes d’écrivains sur cette île.

Sur ce bateau de rapatriement, qui voguait vers la Martinique, Vidrassamy reconnut que le Pondichérien avait contribué, sans même le savoir, à le sauver de la folie. La simple vacuité personnelle du sergent avait désacralisé l’Inde à ses yeux. Il comprit que le pays de ses parents était un pays comme les autres, ni plus beau ni plus grand, et que ses habitants participaient, aussi grands soient leurs dieux et leurs déesses, de l’humaine condition. Arrivé aux portes de l’Orient, dans cette Algérie qu’il n’était pas parvenu à pénétrer, il abandonna son vieux projet de visiter la terre des ancêtres. Il avait maintenant claire conscience qu’elle demeurerait à jamais un rêve, un pur phantasme, qu’il n’aurait même plus le ressort d’inculquer à ses enfants comme l’avaient fait ses propres parents. Au midi sonnant du dix-septième jour en mer, lorsque les mamelles vertes des pitons du Carbet dessinèrent, dans un ciel inhabituellement dépourvu de nuages, leur galbe parfait, il eut les larmes aux yeux et ne put s’empêcher de murmurer :

« Martinique… Matinik »

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Au mitan de Fort-de-France/…/ les crieurs étaient les hommes liges des Syriens qui tenaient tous magasins de toile. Ils se mettaient sur le pas de leurs portes et rameutaient le client à grandes envolées lyriques qui transformaient la simple popeline en un duvet soyeux digne des reines d’Éthiopie ou le méchant kaki des chemises de nègres d’habitation en un robuste drap d’écru. Le chef des crieurs était le sieur Julien Dorival dit Lapin Echaudé à cause de la blancheur exagérée de sa peau de chabin et la multitude de taches de rousseur qui lui picotaient les deux côtés de la figure. Il était le crieur attitré du plus prestigieux des Syriens, Doumit, dont il se révéla beaucoup plus tard qu’il n’était qu’un simple va-nu-pieds d’Italien ou, pire encore, de Sicilien. Le monde se pressait à l’entrée du magasin exprès pour jouir de la belleté de son dire.

« Doum-doum-doum Doumit ! Venez-venez-venez, venez mesdames et messieurs les élégants pleins de gamme et de prestance qui recherchez la meilleure, la plus rutilante, la plus fine toile d’Orient. C’est chez Doumit qu’on la trouve. »

Raphael Confiant dans Le Nègre et l’Amiral

Une pièce musicale Fantaisie No. 5 « Babyaj' »