Le chant des chiens

Parti pour découvrir la Martinique, je vous propose quelques vidéos et textes d’écrivains sur cette île.

La nuit, les chiens prenaient possession des esplanades, des culs-de-sac, des dessous de voitures et des amas d’ordures ménagères. Ils erraient en bandes furieuses dans les avenues où les vents de la jetée soulevaient de légers débris. Après avoir écumé le pont Démosthène, ils descendaient l’avenue du général de Gaulle, puis sillonnaient les Terres-Sainville. Ils finissaient par s’agglomérer sur la place Abbé Grégoire et aboyaient contre l’église. Puis on les entendait s’élancer en un galop bruyant vers le cimetière Trabault, ou si la porte était restée ouverte, ils se poursuivaient entre les tombes des pauvres, renversant les bougies, les arums blancs et le petits quimbois-maléfiques qui troublaient la paix des caveaux. Ils ne respectaient rien. Leur délire voltigeait même les images de Marie la Sainte dans ses habits de lumière, ou celles plus répandues encore de Saint-Michel terrassant un vieux nègre, exposés aux quatre coins des sépultures sur des rameaux croisés. Quand les chiens butaient sur la porte close, ils se déchaînaient aux alentours, bondissant pour franchir les murs blanchis à la chaux. Vaincus, ils fonçaient vers le centre-ville où ils éparpillaient les poubelles des Syriens et attaquaient les noctambules. A l’aube, ils traversaient en file indienne le pont Gueydon et s’installaient sur la rive droite du canal Levassor. Là, en petits groupes silencieux, ils baillaient d’ennui, allongés entre les gommiers (bateaux) de pêcheurs. Malgré leur maigreur, ils étaient d’une vélocité qui déjouait les lassos des services d’hygiène de la municipalité. Rares étaient ceux qui possédaient encore leurs deux yeux. Pas un n’avait sa queue intacte. Animé d’une haine ancestrale, nous ne perdions jamais l’occasion de jouer de la barre à mine, du coutelas, ou plus souvent d’une manœuvre d’automobile. C’est pourquoi le jour les rendait peureux, solitaires, insignifiants à ras des murs, tremblant sous les voitures, impatients de la nuit où ils redevenaient fauves, membres furieux d’une horde furieuse qui possédait la ville, poussant contre les persiennes closes ces aboiements vengeurs qui cauchemardaient les rêves les plus secrets. C’était le chant des chiens.

Patrick Chamoiseau dans Chronique des sept misères

Une pièce musicale de Ti Céleste – Chien la japper