
Nous sommes de passage dans cette vie, autant profiter du voyage, ce qui implique de voir ce qui est sans déni, d’accepter ce qui est, d’agir pour contribuer et transmettre. Je n’évoque pas des étapes indépendantes ni un programme qu’on cocherait l’une après l’autre. C’est la posture du passant.
Tout commence par ce que l’on voit, et l’esprit peut occulter des choses. Le déni n’est presque jamais un aveuglement total, c’est plutôt un regard qui s’arrête volontairement avant d’aller trop loin, qui trouve une raison de ne pas insister sur ce qui dérange. On détourne les yeux d’un symptôme, d’une relation difficile, d’un système injuste, d’une part de soi qu’on préfère ignorer. Ce n’est pas de la lâcheté, c’est une protection contre une réalité perçue trop lourde à porter d’un seul coup.
Voir, puis regarder avec acceptation, demande un engagement patient, car ce qu’on refuse de regarder ne disparaît pas, il continue d’agir sur nous. Le déni ne protège pas, il reporte seulement, et le report a un coût qui s’accumule. Voir puis regarder, c’est accepter de laisser le réel nous atteindre, avant même de savoir qu’en faire.
Voir n’est cependant qu’une première ouverture. On peut voir clairement, et pourtant, continuer intérieurement à lutter contre ce qu’on voit, le vouloir autrement, protester contre son existence même, épuiser ses forces à combattre un fait déjà consommé. C’est ici qu’intervient le deuxième geste, plus difficile encore que le premier, regarder avec ouverture.
Accepter ce qui est, n’est pas approuver, ni cesser d’espérer, ni renoncer à changer ce qui peut l’être. Ce serait confondre acceptation et résignation, deux mouvements qui se ressemblent de l’extérieur, mais qui n’ont rien en commun dans leur direction intérieure. La résignation ferme la porte à toute action future, elle éteint le désir que les choses soient autrement. L’acceptation, elle, ouvre un espace précis, celui où l’on cesse de dépenser notre énergie à nier ce qui a déjà eu lieu, pour pouvoir enfin la consacrer à ce qui reste possible.
Il y a dans ce geste quelque chose qui rejoint la prière de sérénité popularisée par les traditions de rétablissement ou la méditation en pleine conscience, le discernement entre ce qu’on peut changer et ce qu’on ne peut pas, mais aussi, plus anciennement, la distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Ce qui est déjà arrivé ne dépend plus de nous. Notre manière d’y consentir intérieurement, si.
Accepter, ce n’est donc pas s’arrêter. C’est se délester du poids inutile qu’on porte à refuser l’irréversible, pour n’avoir plus à porter que ce qui, à partir de maintenant, peut encore être porté ailleurs.
C’est seulement depuis ce point d’appui, un regard lucide, une acceptation qui ne combat plus l’irréversible qu’une action juste devient possible.
Agir pour contribuer, c’est orienter cette énergie libérée vers quelque chose qui dépasse la simple réparation de soi. C’est nous demander, devant chaque situation, qu’est-ce que nous pouvons, depuis l’endroit où l’on se trouve, avec ce que nous avons vu et accepté, apporter à ce qui nous entoure ? Cette question déplace le centre de gravité, de la question de savoir pourquoi cela m’arrive, vers celle de savoir ce que je peux désormais en faire pour autre chose que moi-même.
Le regard, le consentement, le geste, le don, sont des postures qui composent une vie lucide pour un passant, soit une vie qui ne fuit pas ce qui est, qui ne s’y résigne pas non plus, et qui trouve, au bout de ce double refus, la force tranquille de participer à quelque chose qui continuera après elle.
Une chanson de Daniel Bélanger – Il y a tant à faire
Les paroles sur https://genius.com/Daniel-belanger-il-y-a-tant-a-faire-lyrics
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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