
Toujours nous cheminons sur deux routes, du dehors et du dedans
Allons en aveugle sur celle-ci, tissant un million de «hasards» comme un absurde tableau cubiste, trébuchant ici et là dans des peines, des joies, des rencontres, des gestes inexpliqués, inexplicables, tandis qu’un voyageur en nous connaît tout le tableau et tous les fils, et toutes les vieilles rencontres jamais perdues, les gestes inachevés, jusqu’au jour où les deux voyageurs se rencontrent: la route dedans devient la route dehors et tout est une éternelle rencontre. UNE Conscience se promène à travers son éternel tableau et reconnaît peu à peu sa propre totalité. Les seules minutes de souvenir dans une vie sont les moments où les deux chemins se rencontrent: un petit choc dedans qui reconnaît un point du Grand Tableau et se retrouve, un moment, sur la grand-route éternelle – une seconde de coïncidence. Et c’est ça. Tout le reste est la grisaille hasardeuse où rien ne se passe, parce qu’il ne se passe rien dans la vie, sauf sur cette route-là et aux seules secondes où nous coïncidons avec cette route-là. Les points de coïncidence sont l’exacte mesure de notre conscience. Et pour certains tout coïncide, chaque geste et chaque rencontre, et l’univers entier dans le plus microscopique détail est une fabuleuse rencontre. Ceux-là poursuivent la grande Œuvre éternelle et, de vie en vie, reviennent ensemble pour éveiller toujours plus le nombre des petits points qui prennent conscience de la grande coïncidence. Telle est la vision supramentale, la conscience du prochain cycle, tel est le long chemin de Mère et de Sri Aurobindo à travers des âges oubliés et des consciences innombrables: Il n’y a pas de différence entre le chemin de la Mère et le mien, écrivait Sri Aurobindo; nous avons et avons toujours eu le même chemin, le chemin qui conduit au changement supramental et à la réalisation divine; non seulement à la fin mais dès le début c’était le même. Et elle disait: Depuis les débuts de l’histoire terrestre, sous une forme ou sous une autre, sous un nom ou sous un autre, Sri Aurobindo a toujours présidé aux grandes transformations terrestres. Ce sont ce que nous pourrions appeler les pionniers de l’évolution. Leur rencontre était le signe que la Manifestation nouvelle allait avoir lieu: L’heure est venue, écrivait Mère dans son journal, la manifestation nouvelle est certaine, la manifestation nouvelle est proche… Cette heure humaine, cette heure terrestre est belle entre toutes les heures. L’heure de la Terre… Comme elle pensait à la Terre, toujours, la beauté de la Terre, la grandeur de la Terre, la réalisation de la Terre! Mère, c’était peut-être l’aspiration de la Terre dans un petit corps: Permets que mon aspiration soit assez intense pour éveiller partout une aspiration semblable, priait-elle. Oui, ce Besoin inévitable. Rien d’autre ne compte. C’est tout. Seulement ça. L’œuvre supramental de la fin était au commencement du grand voyage, c’est le feu d’aspiration qui brûle et brûle de corps en corps, qui se bâtit de plus en plus, qui se souvient de plus en plus, jusqu’à ce qu’il touche à sa totalité ronde et à son corps solaire. C’est le voyage de la Shakti enfermée dans l’inconscience de l’atome à la Shakti pleinement consciente dans chaque cellule de son corps.
Tel est le mystère de la Shakti.
Satprem, né Bernard Enginger (1923-2007), Français, Breton, fut pendant vingt ans le confident de Mère, qui lui donna son nom véritable le 3 mars 1957 : Satprem « celui qui aime vraiment ». À l’âge de trente ans, il revient définitivement en Inde auprès de Celle qui cherchait le secret du passage à la « prochaine espèce », et forait en son corps ce passage. Mère, dont il deviendra le confident et le témoin pendant près de vingt ans.
Satprem dans Mère, tome 1 : Le Matérialisme divin
Une pièce musicale de Shakti – Bridge Of Sighs
