Inter-dimensions

Nous sommes un monde pour d’autres vivants, et nous vivons nous-mêmes à l’intérieur d’un monde plus vaste. Entre ces deux dimensions, nous devons trouver notre juste place.

Posez la main sur votre ventre. Sous vos doigts vivent des milliards d’êtres que vous ne verrez jamais. Ils naissent, se nourrissent, se divisent et meurent sans connaître votre nom. Pour eux, vous n’êtes pas une personne, vous êtes un environnement.

Levez maintenant les yeux vers le ciel nocturne. Vous habitez vous aussi dans un environnement immense, la Terre, qui tourne sans se soucier de vous. Et cette Terre parcourt une galaxie qui la dépasse infiniment.

Nous vivons ainsi au milieu d’une multitude de dimensions de mondes. Et cette image a beaucoup à nous apprendre sur la voie de l’équilibre.

Une bactérie est un être vivant unicellulaire. Tout comme nous, elle est autonome, elle se nourrit, se reproduit et s’adapte. Les bactéries sont présentes dans presque tous les milieux de la planète, des sources chaudes aux glaces polaires. Et un très grand nombre d’entre elles habitent en nous, surtout dans l’intestin.

Les scientifiques estiment aujourd’hui que notre corps abrite à peu près autant de cellules bactériennes que de cellules humaines. Cet ensemble, le microbiote, est presque un organe à part entière.

Beaucoup de ces bactéries nous sont précieuses. Elles digèrent ce que nous ne savons pas digérer, produisent certaines vitamines, éduquent notre système immunitaire et occupent la place que des intrus voudraient prendre. D’autres, en revanche, peuvent nous rendre malades lorsqu’elles prolifèrent ou s’installent là où elles ne devraient pas.

La frontière entre l’alliée et l’ennemie n’est d’ailleurs pas toujours fixe. Une même bactérie peut sembler paisible à un endroit et nuisible ailleurs, elle est discrète en petit nombre et dangereuse en excès. Tout est affaire de place et de proportion.

La santé ne consiste donc pas à éliminer toutes les bactéries. Ce serait d’ailleurs impossible, et désastreux. Elle repose sur un équilibre entre des forces qui coexistent, celles qui protègent et celles qui menacent, celles qui construisent et celles qui défont. On appelle l’homéostasie cette capacité d’ajustement permanent, ce jeu d’équilibriste.

Lorsque nous prenons soin de notre corps et de notre esprit, nous soutenons cette danse. Une nourriture variée, le sommeil, le mouvement, mais aussi le calme intérieur et des liens apaisés, tout cela nourrit l’équilibre. Le déséquilibre prolongé cause du stress.

Ce que nous faisons à un impact sur les autres échelles. Ce que la bactérie est pour nous, nous le sommes un peu pour la Terre. Nous pouvons aussi proliférer sans mesure, épuiser notre hôte, déséquilibrer le climat. Comme pour le microbiote, tout dépend de notre place et de notre juste proportion.

Élargissons encore. La Terre tourne autour d’une étoile ordinaire, le Soleil, qui n’est qu’une parmi des centaines de milliards dans notre galaxie, la Voie lactée. Et cette galaxie elle-même n’est qu’une parmi d’innombrables autres. Là aussi règne un équilibre de forces contraires. 

De la bactérie à la galaxie, la même loi revient, la vie se maintient par l’équilibre entre des forces contraires. Protéger et défaire, attirer et emporter, croître et se retenir.

La pleine conscience consiste peut-être à entrer consciemment dans cette loi. Être attentif à ce qui se passe en soi, dans son corps, ses émotions, ses pensées. Remarquer quand une force prend toute la place par l’agitation, par la peur, par l’avidité, ou au contraire par l’abattement. Et revenir, sans violence, vers le point d’équilibre.

Le taoïsme montre le yin et le yang s’engendrant l’un l’autre. Aristote voyait la vertu comme un juste milieu entre deux excès. Le Bouddha a nommé sa voie la « voie du milieu », entre l’ascèse extrême et la complaisance.

Trouver sa place, ce n’est pas s’incruster dans un lieu fixe. C’est sentir, à chaque instant, ce que nous pouvons offrir au tout dont nous faisons partie, et ce que nous devons lui laisser. Juste présent.

Selon la dimension nous sommes un hôte ou un hébergé. Rien n’existe seul. Prendre soin de soi devient alors un geste plus large qu’il n’y paraît. En soignant notre corps, nous soignons le peuple invisible qui nous habite. En soignant notre esprit, nous devenons un habitant plus juste de la Terre. Et en prenant notre place, si petite soit-elle, nous participons à l’équilibre du tout.

Ce soir, posez une main sur votre ventre et levez les yeux vers les étoiles. Respirez avec les dimensions. Vous êtes exactement à la place où se joue l’équilibre.

Une pièce musicale 2001: A Space Odyssey • Theme/Also Sprach Zarathustra • Richard Strauss

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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