Les voyageurs de l’aube

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C’était un jour de plein été dans le grand jardin buissonneux de mon grand-père menuisier et chanteur d’épopées anciennes. Nous étions cinq ou six enfants à nous tirailler la chemise, à lancer des cailloux précis aux nids de pies. Connaissez-vous le jeu où l’un va se cacher, où les autres partout le cherchent ? C’était moi, ce jour-là, que l’on devait trouver. J’avais repéré un abri dans le tronc moisi d’un vieux chêne. Je m’y fourrai dedans, jubilant, presque sûr qu’aucun n’aurait l’idée de venir farfouiller dans ce sombre manteau d’écorce. J’attendis, l’oreille aux aguets, un long moment, tout frémissant, joyeux d’abord comme un filou, puis perplexe, puis déconfit. Personne alentour, plus un diable. Je sortis de mon creux de bois. Où étaient-ils tous ? Envolés ! Ils avaient remué çà et là les buissons et battu l’herbe autour des arbres. Ils ne m’avaient pas déniché. Alors ils s’en étaient allés à des plaisirs plus ordinaires. Je les vis au bord de l’étang qui s’aspergeaient, piaillaient, riaient. Je me sentis soudain si seul qu’un sanglot me monta aux yeux. Je courus, tout désemparé, chercher refuge à l’atelier où mon grand-père travaillait. C’était un homme au cœur sensible. Sa voix quelquefois se brisait quand il me chantait des poèmes. Il me serra sur sa poitrine qui sentait si bon le bois neuf. Je lui comptai ma pauvre histoire. Il m’écouta, sécha mes larmes puis me dit, triste lui aussi : « Mon petit, tu sais maintenant ce que ressent Dieu chez les hommes ». Vous êtes vraiment, tous les deux, aussi parents que des jumeaux. Lui aussi a voulu jouer. Il a trouvé je ne sais où une magnifique cachette. On le cherche, de-ci de-là, on l’espère, puis on l’oublie, chacun retourne à ses paresses, à ses jeux de bric et de broc, et lui reste plus seul que toi qui as au moins un vieux grand-père pour te rafistoler le cœur.

*

Nous avons au fond de l’âme, quelque chose, une nostalgie, un souvenir d’inexistence, un parfum de maison sans murs, un pressentiment de présence, d’amour simple auprès d’un berceau, au temps où nous n’étions pas nés, même pas logé dans un ventre. On peut ressentir ces bontés, mais rien ne sait vraiment les dire, sauf la musique, et quelquefois cette lumière jamais vue qui naît au dernier mot d’un conte, et qui nous laisse bouche bée.

Henri Gougaud dans Les voyageurs de l’aube

Une pièce musicale de Shakti – La danse du bonheur

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