Des fleurs et la musique du jardin

ImAGE de bonheur

Un matin, je me suis réveillé de bonne heure, la ville dormait encore, ses rumeurs n’avaient pas encore débuté. J’ai senti qu’il fallait que je sorte, et je m’habillai rapidement et sortis dans la rue. Le laitier n’avait pas même encore commencé sa tournée. C’était le début du printemps, le ciel était bleu pâle. J’avais l’impression qu’il fallait que j’aille dans le jardin public, à quelques centaines de mètres de là. Dès que je quittai le seuil de ma porte, j’eus une étrange impression de légèreté, comme si je marchais sur l’air. L’immeuble d’en face, une monotone série d’appartements, avait perdu toute sa laideur, les briques qui le composaient semblaient vivantes et gaies. Et chaque objet qu’ordinairement je n’aurais pas remarqué semblait soudain extraordinaire et très curieusement, tout semblait faire partie de moi. Rien n’était loin de moi; en fait le « Moi » n’existait pas en tant qu’observateur, que celui qui perçoit, si vous voyez ce que je veux dire. Il n’y avait pas de « Moi » distinct de cet arbre, ou de ce papier dans le caniveau, ou des oiseaux qui s’interpellaient. C’était un état de conscience que je n’avais encore jamais connu.

Tandis que je me rendais dans ce parc, reprit-il, je vis une boutique de fleuriste. J’étais passé devant des centaines de fois, jetant à chaque fois un bref coup d’œil aux fleurs. Mais ce matin-là, je me suis arrêté. La vitrine était givrée à cause de la chaleur et de l’humidité qui venaient de l’intérieur, mais cela ne m’empêcha pas de regarder les différentes sortes de fleurs. Et alors que je les regardais, je me mis à sourire et à rire avec une joie que je n’avais encore jamais ressentie. Ces fleurs me parlaient, et je leur parlais aussi. J’étais parmi elles, et elles faisaient partie de moi. En disant cela, je peux vous donner l’impression que j’étais en pleine crise d’hystérie et que je n’avais plus ma tête à moi. Mais il n’en était rien. Je m’étais habillé très soigneusement, en ayant conscience de mettre du linge propre, de regarder ma montre, de lire le nom des boutiques, y compris celui de mon propre tailleur, et de déchiffrer le titre des livres dans les vitrines des librairies. Tout était vivant et j’avais avec toutes choses une relation d’amour. J’étais le parfum de ces fleurs, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de « moi » pour les sentir, vous comprenez ? Il n’y avait pas de séparation entre elles et moi. Cette boutique de fleurs était incroyablement remplie de vie et de couleurs, et toute cette beauté devait être saisissante car le temps et sa mémoire avaient cessé. J’ai dû rester là plus de vingt minutes, mais je vous assure que je n’avais pas la notion du temps.

Je ne pouvais pas m’arracher à ces fleurs. Le monde de la lutte, de la douleur et de la souffrance était là tout en n’étant pas là. Car voyez-vous, dans cet état-là les mots n’ont aucun sens. Les mots décrivent, séparent, comparent, mais dans l’état où j’étais les mots ne pouvaient pas être. Ce n’était pas le « je » qui faisait l’expérience car il n’existait rien d’autre que cet état, cette expérience. Le temps s’était arrêté, il n’y avait plus ni passé ni futur, ni présent. Il n’y avait plus que – les mots sont incapables de décrire cela, tant pis, cela ne fait rien. Il y avait une Présence – non, ce n’est pas le mot qui convient. C’était comme si la terre, avec tout ce qui la constituait intérieurement et extérieurement, passait soudain par un stade de bénédiction et que moi, en me rendant au jardin, j’en fasse partie. Et comme je m’approchais de ce jardin, je fus totalement émerveillé par la beauté de ces arbres familiers. Du jaune pâle au vert presque noir, les feuilles dansaient de vie. Chacune m’apparaissait séparément, et chacune renfermait toute la richesse du monde.

J’avais conscience que mon cœur battait très vite. Ma condition cardiaque est excellente, mais je pouvais à peine respirer en entrant dans le jardin et je crus que j’allais m’évanouir. Je m’assis sur un banc et je me mis à pleurer. Le silence était difficilement supportable, mais ce silence purifiait toutes choses de la douleur et de la souffrance. Alors que je m’engageais plus profondément dans le jardin, j’eus l’impression d’entendre de la musique. Je fus surpris, étant donné qu’il n’y avait pas de maisons à proximité et que personne ne viendrait avec un transistor si tôt le matin. La musique faisait partie du tout. Toute la bonté, toute la compassion étaient dans ce jardin public, et Dieu y était aussi.

Jiddu Krishnamurti dans Commentaires sur la vie, tome 2

Une chanson de Laurent Voulzy – Le pouvoir des fleurs

 

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