Guérir du ressentiment

cynthia fleury

Soigner c’est permettre la future vie, individuelle et collective, c’est refuser l’irréversible que peut produire une violence à laquelle rien ne s’oppose.

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Si l’individu est persuadé qu’il ne peut rien espérer du monde, la forclosion s’opère et cela vient altérer sa faculté de « réceptivité à la joie et à la souffrance ». Le voilà destiné à « l’insensibilité hébétée », à « l’abrutissement progressif ».

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Le ressentiment est une colonisation de l’être. Le sublimer produit une décolonisation de l’être, seule dynamique viable pour faire émerger un sujet et une aptitude à la liberté. Fanon ne renonce jamais à décrire la violence inacceptable qui s’abat sur les peuples colonisés et à montrer comment cette violence vient transformer les êtres, les conduisant souvent à une alternative immonde entre le passage à l’acte contre soi-même et celui contre autrui.

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L’amer, la mère, la mer, tout se noue – la mère, c’est aussi le père, c’est le parent, c’est l’en-deçà de la séparation, ce dont on ne veut pas se séparer, ce qui ne prend sens qu’à l’aune de la séparation, ce qu’il faudra devenir soi-même, parent pour d’autres, qu’ils soient les enfants propres ou pas, parent au sens où l’on assume un peu de la nécessité de la transmission. L’amer, il faut l’enterrer. Et dessus fructifie autre chose. Aucune terre n’est jamais maudite éternellement : amère fécondité qui vient fonder la compréhension à venir. Enterrer ou affronter l’amer, la question est sans réelle importance : en clinique, avec les patients, nous faisons l’un et l’autre, l’un après l’autre, l’un malgré l’autre ; là aussi, il y a toujours du reste, comme si l’incurable se maintenait, mais des stances1 où la santé de l’âme se redresse existent. Et l’enjeu pour l’analysant est de les démultiplier.

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Le ressentiment est un délire victimaire, délire non pas au sens où l’individu n’est pas victime – il l’est potentiellement –, mais délire parce qu’il n’est nullement la seule victime d’un ordre injuste. L’injustice est globale, indifférenciée, certes elle le concerne mais la complexité du monde rend impossible la destination précise, l’adresse, de l’injustice.

Cynthia Fleury dans Ci-gît l’amer – Guérir du ressentiment

Une pièce musicale de Peter Kater – Heaven’s Window

2 réflexions au sujet de « Guérir du ressentiment »

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