Confessions animales

Mes faits d’armes sont innombrables. La nation des corbeaux porte fièrement mon nom, toutes les mythologies amérindiennes me réservent une place première, je suis l’altitude, la distance. le mâle, le jour, le chef. L’épouse du corbeau est la corbeille, les petits sont des corbillons, et les vieillards des corbillards. Ma cousine est corneille, mon cousin est corbeau et ainsi va mon vol dans le champ de l’humour. Je blague, je ris, je me bidonne sous mon manteau noir.

Je suis aussi un littéraire. Je me replie dans mon nid de corbeau où je me réfugie pour lire. Le corbeau lit beaucoup, il lit tout ce qui lui tombe sous l’aile. Docte corbeau à lunettes qui s’intéresse à la poésie, à la morale et à l’histoire. Et si j’avais une plume pour écrire, en sus de mes plumes pour voler, qui sait ce que je révélerais dans mon Petit Traité du Grand Corbeau, où il sera démontré que le Noir est la couleur du Beau.

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Je suis le caribou, celui qui donne la force aux hommes, celui qui donne la force aux loups, le garde-manger des meutes et des familles. Mon œil noir réfléchit une étincelle subtile, toute la mémoire du monde tient dans ce clin de lumière, des monts Torngat du Labrador jusqu’en Abitibi, de la

Coppermine à la Porcupine, je suis la vie sur quatre pattes, le petit père des petits peuples du Nord, l’Atik des Innus, la fale à l’air, la fale toute blanche, l’inépuisable marcheur.

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Dans les montagnes blanches, il y a des arbres noirs. Le Grand Esprit des Caribous fait la loi sur ces immensités stériles. Il donne la vie, il la retire aussi. L’Esprit dit : nourris le bon chasseur, punis le mauvais. J’ai le pouvoir d’encourager la bonne compagnie, celui de sanctionner la mauvaise. Tout repose sur moi, le caribou des bois, le caribou de la toundra. Je suis au cœur du vivant pour qui veut vivre, je suis l’énergie de la taïga. Qui dit caribou dit viande, peau, moelle, os, graisse, omoplate, sang, estomac. Nul ne gaspille la moindre partie de moi, c’est

Paspakatshi, notre maître, qui l’a dit. Caribou a force de loi.

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Du respect, mes amis, du respect. Vous qui aimez tant les girafes, les tigres et les lions, vous qui aimez le cirque, les éléphants de cirque, sachez que vous négligez le plus important. Moi Castor, je suis l’histoire de l’Amérique du Nord, je suis le Canada, une bonne partie des États-Unis, et sous mes airs balourds, reconnaissez la bibliothèque idéale, la mémoire intégrale, l’archive nationale.

Serge Bouchard dans Confessions animales : Bestiaire

Une pièce musicale de « On the Nature of daylight » (Shutter Island) par l’orchestre Gabriel Fauré

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