Sâdhus

— Le roi qui croit manquer de quelque chose souffre des affres de la pauvreté comme un mendiant. De même, l’homme qui croit être son corps est assujetti à la naissance, à la maladie et à la mort. Mais s’il s’affranchit de cette croyance, il retrouve la joie. Sous l’influence de mâyâ celui qui est parfait pense ne pas l’être.

Dans la philosophie hindoue, mâyâ*, souvent traduit par illusion ou ignorance, nomme le pouvoir de projection de la faculté mentale qui transforme ce qui est perçu en la croyance que ce qui est perçu est vrai. Ainsi se forge une méprise fondamentale symétrique : la croyance en notre propre existence comme une entité séparée. Anandababa m’en parlera souvent.

« Celui qui est dans le soleil est aussi dans l’homme, dit une upanishad, approuva l’un de nos hôtes.

— Babaji est un jivan-mukta, un être réalisé, sembla à la fois attester et interroger l’autre.

— Comment le seul Être, le Soi unique, pourrait-il se diviser en deux pour dire qu’il n’a pas réalisé son autre moitié ? répondit mon maître en souriant.

— Haré Haré* ! apprécièrent-ils en s’inclinant.

— Shilom, Panditji* ? proposa mon guru.

— Nahï, nahï.

Ils déposèrent un billet de vingt roupies sur sa couverture et un de cinq sur la mienne, puis se retirèrent.

Anandababa acheva de préparer le shilom, fourragea dans son turban et en sortit une boîte d’allumettes, me la tendit, leva la pipe conique devant lui et prononça haut et fort et longuement, comme un chant liturgique, une action de grâce, une proclamation, une réclame et un vœu tout à la fois : Aaallaaak ! Unique prière de ce rituel.

« Qu’est-ce que Allak, Babaji ?

— L’imperceptible, le sans forme, le joyau ! s’exclama-t-il. Le souhait de recevoir le darshan*, la vision de l’Être. L’aspiration à être présent à soi et conscient de tout ce qui est ici. Tout est darshan* du suprême.»

On ne parle pas pendant que le shilom tourne et encore un moment après. On accueille ce moment charnière où, sous l’effet du cannabis, le cerveau se transforme, déchire le voile de l’habitude et traverse l’illusion.

Patrick Levy dans Sâdhus, un voyage initiatique chez les ascètes de l’Inde

Une pièce musicale de Anoushka Shankar – In Her Name

2 réflexions sur “Sâdhus

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