
Parti pour découvrir la Martinique, je vous propose quelques vidéos et textes d’écrivains sur cette île.
Dans une colonie, il existe toujours une langue dominée et une langue dominante. Pour moi, la langue dominée (langue maternelle, langue matricielle), fut la langue créole. Elle est apparue dans la plantation esclavagiste, c’est-à-dire dans la surexploitation des écosystèmes naturels, la déshumanisation ontologique des captifs africains, le racisme institutionnel et les attentats permanents du colonialisme. La langue dominante, le français, me fut enseignée, assénée, à l’école. Par elle, je découvris la lecture, l’écriture, la littérature, l’idée du Vrai, celle du Beau, du Juste, un ordre du monde ciselé par les seules valeurs du colonisateur.
La langue dominante n’était donc déjà plus une simple langue.
C’était une arme.
Si l’Ecrire n’est en soi pas facile, se débattre à la plume dans un tel arsenal est une tragédie que tous les écrivains des pays colonisés ont endurée, ou qu’ils supportent encore. L’Ecrire c’est souvent cela : désarmer certaines langues.
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La splendeur narrative du conteur créole affronte cet impensable : la plantation esclavagiste. L’esthétique flamboyante de Césaire en foudroie un autre : le colonialisme et la négation de l’Afrique. L’inépuisable poétique de Glissant confronte des impensables en devenir, encore insoupçonnés : le Tout-monde, la Relation… Les impensables surgissent si souvent dans le fil de nos vies, à différentes intensités, à différentes ampleurs, dans différents domaines, qu’on peut leur attribuer une matrice majuscule : celle de l’Impensable. C’est la force immanente à nos certitudes, à nos possibles, nos entendements, nos devenirs… un « inlocalisable » susceptible à tout moment de les invalider. Un peu comme cette manière noire qui compose à près de quatre-vingt-dix pourcents de notre Univers. Elle est l’échafaudage du cosmos observable et de son au-delà, mais on ne la voit nulle part. Silencieuse, invisible, impalpable, indétectable.
Patrick Chamoiseau dans Le Conteur, la nuit et le panier
Une pièce musicale de Francisco – Waché
