L’élévation de l’esprit humain

Il existe peu d’images aussi universellement partagées que celle de l’élévation. D’une tradition à l’autre, les vocabulaires changent, les cosmologies divergent, les pratiques s’opposent parfois, et pourtant, presque partout, l’esprit humain se pense comme permettant une ascension. Comme si l’esprit humain, quelle que soit la langue dans laquelle il se pense, ne pouvait décrire sa propre transformation qu’en empruntant à la verticalité : monter, s’élever, gravir, transcender.

Les images fondatrices de l’élévation sont souvent littéralement topographiques. Moïse reçoit la Loi au sommet du Sinaï, le Bouddha atteint l’éveil sous l’arbre, par la suite la tradition du Grand Véhicule, ou Mahayana, décrit les bhūmi, les « terres » ou degrés du chemin du bodhisattva, comme une ascension par paliers vers la bouddhéité complète. Dans le christianisme mystique, l’image de l’échelle, celle de Jacob, puis celle que reprendra Jean Climaque dans son Échelle sainte, organise explicitement la vie spirituelle en degrés successifs, chacun devant être franchi avant d’accéder au suivant. Le soufisme parle des maqāmāt, les stations que le cheminant traverse avant d’atteindre les états, les aḥwāl, qui ne dépendent plus de son seul effort.

Ce qui frappe, c’est que l’élévation n’y est presque jamais instantanée. Le Zen est singulier. L’élévation est un parcours, une gradation, un dépassement de soi. On ne saute pas au sommet, on gravit, souvent avec des retours en arrière, des paliers de stagnation, des degrés qu’il faut retraverser autrement qu’on ne les avait compris la première fois.

Dans certaines lectures du platonisme et du néoplatonisme, l’âme s’élève en se détachant progressivement du monde sensible, la fameuse allégorie de la caverne décrit un prisonnier qui doit tourner le dos aux ombres pour affronter la lumière, un mouvement qui implique un arrachement. Le monde d’en bas est ce que l’on quitte pour accéder au monde d’en haut, celui des Idées, du Bien.

Le Vedānta aborder cette verticalité par une intuition presque inverse. Le Soi (Ātman) qu’on cherche à « atteindre » par l’élévation spirituelle est aussi ce qui, depuis toujours, était déjà là, non-duel avec le Brahman. L’élévation n’y est donc pas un déplacement vers un ailleurs supérieur, mais une reconnaissance, une levée du voile (māyā) plutôt qu’une ascension géographique. On ne monte pas vers le Soi, on cesse de le confondre avec ce qu’il n’est pas.

Le taoïsme introduit une autre nuance. La sagesse n’y est presque jamais figurée comme une montée, mais comme un accord avec le mouvement naturel des choses, une descente vers l’humilité de l’eau qui, en cherchant toujours le point le plus bas, finit par tout traverser. « Le sage place sa personne en dernier, et pourtant elle se trouve en tête », dit le Tao Te King, une élévation qui procède par abaissement.

Un fil commun émerge malgré tout : dans presque toutes les traditions, s’élever ne consiste pas à accumuler, mais à déposer. Le mystique chrétien parle de kénose, de dépouillement de l’ego pour laisser place à la grâce. Le bouddhisme parle de lâcher-prise sur l’attachement comme condition de l’éveil. Le stoïcisme, sans verticalité religieuse à proprement parler, use pourtant du même schème, s’élever au-dessus des passions, ce n’est pas ajouter une force nouvelle à l’âme, mais retrancher ce qui, en elle, l’assujettit aux circonstances extérieures, pour atteindre l’ataraxie, une forme d’altitude intérieure obtenue par soustraction.

Pour la nation Wendat, la circulation des rêves et des dons dans la vie communautaire reflète un ordre cosmologique impliquant lui-même le don de cadeaux par les êtres sacrés. Ce n’est pas l’individu qui s’élève seul par son effort intérieur, c’est la réciprocité elle-même, humaine et cosmique à la fois, qui tient lieu d’axe spirituel. Une élévation horizontale, en somme, qui passe par le lien.

Si l’élévation spirituelle exigeait un ajout, plus de connaissance, plus de mérite, plus de pouvoir, elle resterait de l’ordre de la conquête, une extension de l’ego plutôt qu’un dépassement. Les grandes traditions s’accordent, dans une large mesure, à situer l’élévation du côté du renoncement à ce qui encombre, non de l’acquisition de ce qui manquerait.

Une question apparaît alors, pourquoi le haut ? Pourquoi cette direction, pour figurer le sacré, l’éveil, la sagesse ?

Peut-être parce que le regard humain, dès l’origine, associe la hauteur à ce qui lui échappe, le ciel, les astres, la montagne dont le sommet se perdent dans les nuées. S’élever, c’est se rapprocher de ce qui nous dépasse sans jamais nous appartenir tout à fait. Ce n’est peut-être pas un hasard si les traditions les plus attentives à cette échelle verticale, le soufisme, le christianisme mystique, certaines écoles du Vedānta, les traditions animistes, insistent sur le fait que le sommet, une fois atteint, révèle que la distance qui semblait nous séparer de lui était elle-même une forme de voile, plus qu’une réalité géographique.

L’élévation, alors, serait un changement dans la nature du regard. Ce que ces traditions partagent, au fond, n’est peut-être pas tant une cosmologie commune qu’une même conviction que ce mouvement, qu’on l’appelle élévation, ascension, éveil, illumination ou reconnaissance, engage toujours un dépouillement autant qu’une conquête.

S’élever, dans cette lumière, ce n’est peut-être pas s’éloigner du monde. C’est apprendre à s’y tenir autrement, depuis un point où le regard ne confond plus la hauteur avec la distance ni la légèreté avec l’absence.

Une chanson de Jean-Pierre Ferland interprétée par Ginette Reno, Lara Fabian, Garou, Éric Lapointe, Alex Nevsky – Un Peu Plus Haut (La Voix, 2018)

Les paroles sur https://www.musixmatch.com/fr/paroles/Jean-Pierre-Ferland/Un-peu-plus-haut-un-peu-plus-loin

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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