L’horizon qui émane de nous

Ce que nous tenons pour vrai ressemble à l’horizon. À nos yeux, il est bien réel, toujours devant nous, et pourtant impossible à saisir.

Je me rappelle qu’enfant, j’ai cru un moment que je finirais par l’atteindre. J’ai marché vers la ligne où le ciel rejoint la terre, persuadé qu’au bout de la ville, je pourrais le saisir, mais c’était peine perdue.

Il ne s’est pas enfui. Il se déplaçait en même temps que moi. Ce fut toute une leçon, notre avancée détermine notre représentation du monde.

L’horizon est vrai. On peut le voir, le montrer du doigt, s’orienter grâce à lui. Les marins s’y fient pour mesurer la hauteur des astres. Face à la mer, pour un regard placé à hauteur d’humain, il se tient à environ cinq kilomètres.

Et pourtant, allez à cet endroit précis et vous n’y trouverez rien. Aucune ligne tracée sur l’eau, aucune frontière dans l’herbe. L’horizon n’est pas une chose du monde. C’est une émanation de notre esprit.

C’est là tout son mystère. Il est à la fois une voie à suivre et nos pas ont un écho en nous, sur notre regard.

Il en va de même pour ce que chacun de nous tient pour vrai. Nos convictions ne sont pas des illusions, elles nous orientent, elles donnent une direction à nos pas. Elles reposent souvent sur quelque chose de solide, une expérience, un apprentissage, une rencontre.

La part de notre singularité, notre histoire, notre langue, notre corps, nos expériences fixent notre représentation du monde. Ce que nous appelons « la vérité » est d’abord la ligne où notre regard atteint sa limite. Voir vrai, ce n’est pas tout voir.

Et comme l’horizon, notre vérité se déplace quand nous avançons, ce qui semblait la limite du monde à vingt ans devient, à cinquante, des territoires explorés.

Deux personnes marchant côte à côte ne voient pas exactement le même horizon. Pourtant, ils peuvent se parler de la même ligne lointaine, et s’enrichir le regard. Le désaccord change alors de nature. Il ne signifie plus que l’un a raison, et l’autre a tort. Il indique que nous nous tenons à des positions différentes. La question devient : que voyez-vous d’où vous êtes, que je ne vois pas d’où je suis ? Nous devons apprendre que l’on ne sait pas tout, et en faire un savoir.

Ainsi, tout comme l’horizon, la vérité n’est pas un objet qu’on met dans sa poche. C’est la représentation du monde d’une personne en mouvement. On ne l’atteint pas, mais on s’en approche, et cette approche transforme celui qui marche.

La vérité n’est pas une superposition d’opinions équivalentes. Certaines voies mènent vers l’horizon, d’autres nous font tourner en rond ou reculer. Ce qui est vrai aujourd’hui sera modifié au fil du temps. La science et la spiritualité nous ont permis de saisir le phénomène.

Prendre une vérité comme immuable sème la déroute. Nous devons la laisser émaner de nous comme une ligne de lumière vers laquelle nous avançons, non comme une frontière qui délimite le monde.

Alors, l’horizon devient un chemin et non un but. Ainsi, chaque fois que nous franchissons un obstacle, il nous offre la même promesse, humble et immense, il y a encore à voir.

Une pièce musicale de Steve Hackett – Horizons 

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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