Le lingot

Patrul Ă©tait assis sur un monticule recouvert d’herbes, près du monastère de Dzamthang ; il venait de terminer d’enseigner « La Marche vers l’Éveil » Ă  une foule très nombreuse. Un vieil homme qui avait assistĂ© Ă  cet enseignement vint vers lui pour lui offrir un gros lingot d’argent en forme de sabot de cheval, une façon traditionnelle de mouler les lingots au Tibet. Hormis ce lingot d’argent, le vieil homme ne possĂ©dait presque rien ; toutefois, il estimait que faire cette offrande Ă  Patrul, pour lequel il Ă©prouvait une profonde foi, Ă©tait un acte mĂ©ritoire.

Selon son habitude, Patrul refusa l’offrande, mais le vieil homme était déterminé : il déposa le lingot aux pieds du maître et s’éloigna rapidement. Peu de temps après, Patrul se leva pour partir, abandonnant là toutes les offrandes que les habitants lui avaient faites, y compris le lingot d’argent.

Un voleur apprit que l’on avait offert un lingot d’argent au maître et résolut de le suivre dans l’intention de le lui dérober. Patrul se déplaçait souvent seul et passait ses nuits à la belle étoile. Profitant de l’obscurité, le brigand s’approcha furtivement de Patrul qui s’était endormi et se mit à fouiller ses maigres possessions : un petit sac en toile et une théière en argile. Ne trouvant pas ce qu’il cherchait, le voleur commença à palper ses vêtements.

La main du voleur rĂ©veilla brutalement Patrul qui s’écria : « Ka-ho ! Qu’est-ce que tu fais Ă  farfouiller comme ça dans mes vĂŞtements? »

« Quelqu’un vous a donnĂ© un lingot d’argent ! Il me le faut ! Donnez-le-moi ! » exigea le mĂ©crĂ©ant surpris.

« Ka-ho », s’écria Ă  nouveau Patrul. « Rends-toi compte de la vie lamentable que tu mènes Ă  courir Ă  droite et Ă  gauche comme un idiot. Et tu as fait tout ce chemin pour un morceau d’argent ? C’est pitoyable ! »

« Et maintenant, Ă©coute-moi bien ! Retourne Ă  ton point de dĂ©part. Ă€ l’aube tu arriveras Ă  la petite butte oĂą j’ai enseignĂ©. C’est lĂ  que tu trouveras le lingot d’argent. »

Le voleur était sceptique, mais il avait suffisamment fouillé les affaires du maître pour savoir qu’il ne l’avait pas emporté avec lui. Il lui semblait peu probable que l’offrande convoitée se trouvât encore à cet endroit, néanmoins, il revint sur ses pas et arriva au monticule herbeux. Le voleur chercha tout autour et finit par découvrir le lingot d’argent que Patrul avait tout bonnement laissé là.

Le brigand, un homme qui n’était plus tout jeune, commençait Ă  s’inquiĂ©ter du genre de vie qu’il menait. Il se lamenta haut et fort : « A-dzi ! Ce Patrul est un maĂ®tre authentique, libre de tout attachement. En essayant de le voler, je me suis créé un très mauvais karma ! »

TourmentĂ© par le remords, il revint Ă  nouveau sur ses pas, Ă  la recherche de Patrul. Quand le voleur retrouva Patrul, celui-ci s’écria: « Ka-ho ! Te revoilĂ  ! Toujours Ă  courir par monts et par vaux comme un imbĂ©cile ? Et maintenant, qu’est-ce que tu veux ? »

BouleversĂ©, le larron fondit en larmes : « Je ne suis pas venu pour vous dĂ©trousser. J’ai trouvĂ© le lingot et je regrette profondĂ©ment d’avoir si mal agi avec vous qui ĂŞtes un vĂ©ritable maĂ®tre spirituel. Et dire que j’étais prĂŞt Ă  vous voler le peu que vous avez ! Je vous supplie de me pardonner ! S’il vous plait, bĂ©nissez-moi et acceptez-moi comme disciple ! »

« Ce n’est pas la peine de te confesser et d’implorer mon pardon. Ă€ partir de maintenant, pratique la gĂ©nĂ©rositĂ© et invoque les Trois Joyaux. Ça suffira », lui rĂ©pondit Patrul.

Plus tard, lorsque des habitants apprirent le méfait du brigand, ils le retrouvèrent et le rouèrent de coups.

Quand Patrul eut connaissance de ces faits, il leur fit de sĂ©vères reproches : « Si vous battez cet homme, c’est moi que vous battez. Alors, laissez-le tranquille ! » leur enjoignit-il.

Matthieu Ricard (1946) est un moine bouddhiste, photographe et auteur.

Matthieu Ricard dans Le Vagabond de l’Éveil

Une pièce musicale de Power of Carnatic Violin | Thillana | Lalgudi GJR Krishnan and Vijayalakshmi | Music of India